La peur violente, la peur incontrôlable, la peur qui tétanise.

Je fais toujours très attention lorsque je suis dans mon quartier. Et même de façon générale, dans Paris, je suis prudente. Je n’ai pas peur, ça ne me dérange pas une seconde d’habiter dans un quartier peu rassurant : des rues vides, des types bizarres, des impasses. Bon, je regarde autour de moi, je sais que quelque chose peut arriver, je suis consciente, je reste sur mes gardes.

Je me promène à peu près tout le temps en talons, en jupes courtes. Je ne laisse pas mon sac à main pendre à bout de bras et je ne sors pas trop mon téléphone. Je jette des coups d’oeil derrière moi, quand je sens quelqu’un, quand j’entends des pas, quand je vois une ombre venant de derrière.

Ce soir, en rentrant, bras chargés de courses. Jupe courte, collants noirs, talons. Je suis presque arrivée. Juste avant la rue Pouchet, dans le passage pavé. J’entends des pas très rapides derrière moi, plus près, proches – je me retourne. Avant même que j’aie le regard du type en face de moi, sa main est derrière moi, sous ma jupe, entre mes jambes. Je suis face à lui, il s’écarte, il s’éloigne, je ne sais plus s’il part en marchant ou en courant. Sa capuche relevée, je ne vois rien. Je reste là. Je ne bouge pas. Je le regarde marcher au bout du passage. J’ai peur, je suis tétanisée, mais je ne veux jamais montrer à ces types qu’ils peuvent réellement m’effrayer. Je ne pars pas. Je lui demande du bout du passage : « C’était drôle ? ». Je crie ce truc et je balise à mort, mais je ne bouge pas. Est-ce qu’il va revenir ? Est-ce qu’il va continuer à se barrer ? Il revient.

Alors je pars, je ne cours pas, je sais que mon immeuble est à 50 mètres, je regarde tout de suite qui est dans la rue Pouchet, je marche. Il va me suivre. Un homme arrive sur le même trottoir que moi, je sais que c’est une protection, que le sale type ne va pas m’approcher. J’arrive devant chez moi, je fais le code, je pousse la porte, je la claque très fort.

Immense envie de pleurer. Ne pas pleurer, ça ne sert à rien, sauf à sortir l’angoisse. Je me jette sur l’ordi, j’écris. Il faut bien que la peur s’exprime quelque part.

Et ça peut recommencer demain.

Mais il ne faut surtout pas avoir peur. Juste faire attention.

– Si je m’étais retournée une seconde plus tard, je ne sais pas si le type serait allé plus loin. Ce qu’il aurait fait avec sa main. S’il m’aurait plaquée contre un mur. Ne surtout pas imaginer ça.

La solitude blanche, comme du coton qui étouffe le cœur.

Solitude, silence, et la neige qui recouvre le jardin.

Parfois les journées s’étirent et passent lentement. Je n’ai plus l’habitude de ce rythme. Qu’attend-on de moi ? Je voudrais parler, danser, rire, décider d’aller au ciné, à une expo, me réfugier dans un café. Au lieu de ça, je suis confrontée à la solitude. Enfermée dans la grande maison, entre les arbres blancs, les routes gelées, les chutes de neige. Plus personne ne sort, tout s’immobilise. Pas même m’échapper avec Noroise. Je traîne dans les bouquins, sur quelques sites, je regarde des films de filles qui se terminent dans un déluge de larmes et de baisers (je regarde ça vaguement endormie, en train de grignoter des sablés au sésame et de boire du thé vanillé). Mais cette solitude ne me réussit pas très bien.

Je sens simplement qu’ il n’y a rien à vivre ici, que ma vie se joue autre part, que je suis en train de manquer quelque chose. Qu’est-ce que ça m’emmerde de rester ici à ne rien faire. Je voudrais tellement choisir chaque heure, choisir de la passer avec telle personne, dans telle ville. Et puis je suis retenue ici. Il faut que je trouve la façon de m’échapper. Il faut que je sorte entièrement de cette vie d’avant, qui m’englue, qui me retient, me ralentit, me raccroche. Ca ressemble presque aux journées de mon adolescence, seule, le jardin, pendant des heures, le soleil, les livres, et la solitude immense, insoutenable, le manque des rencontres et des garçons.

Aujourd’hui je suis révoltée contre cet état de solitude, je veux être en dehors de ce sentiment, je ne me complais plus dans aucune mélancolie – je sais à quel point cela peut devenir dangereux. J’ai des envies, des désirs, une soif permanente de la rencontre. Je sais qu’il faut fabriquer les opportunités, les chances, qu’il faut aller à la découverte, à la recherche, ou à l’aventure. Ce n’est plus pesant, ni angoissant : j’ai conscience de ce qu’il faut faire, je veux juste trouver les façons d’être entièrement dans cette démarche. Je sais dans quel sens je veux aller. J’ai une confiance immense dans la vie à venir, rencontres, surprises, c’est à portée de main, il suffit d’être disponible, présente et curieuse.

Le mal des garçons revient un peu, doucement, sans trop de violence. C’est très étrange ces mouvements, ces périodes, ces vagues : la rencontre entre les garçons et moi qui s’est produite très tard, la période folle où je passais la soirée avec l’un, le lendemain avec un autre ; et puis le grand amour vécu, et puis l’insouciance à nouveau, jusqu’à l’éclatement, jusqu’à la chute. A nouveau, la solitude, l’attente, les doutes. J’ai peur d’être seule trop longtemps. Les journées de désœuvrement d’en ce moment, je les passerais volontiers dans les bras d’un garçon amoureux. Oh, ça arrivera, quand je m’y attendrai le moins, ça me tombera dessus un jour, j’essaie de me raccrocher à cette incertitude plus certaine que certaines phrases qui se veulent rassurantes, qui ne renvoient qu’à un grand espace vide pourtant. Je ne suis pas pressée, je sais que c’est allé très vite pour moi à une période donnée, que je suis encore dans le réapprentissage. Ce qui est plutôt enthousiasmant et stimulant.

Mais parfois, la solitude qui gagne, qui ronge, qui rend triste. M’échapper.

La déception.

Se cogner toujours contre les indifférences et les indélicatesses du quotidien. La plupart des gens ne remarque même pas le choc.

J’ai de l’intérêt et de l’attention pour certaines personnes. Sans doute beaucoup d’amour qui se déverse dans les relations que j’entretiens avec mes amis, mes alliés. Je prends soin d’eux, je me préoccupe de savoir s’ils vont bien. Je m’investis sans mesure auprès des personnes auxquelles je tiens. Mais j’oublie, encore, que ce don doit relever de la pure générosité, qu’aucune attente ne doit le suivre. Il faut pouvoir se confier aux gens sans attendre qu’en retour ils se confient. Il faut pouvoir se préoccuper de l’autre sans espérer le même intérêt réciproque. Je donne plus d’importance aux gens qu’ils ne m’en donnent. Je m’attache à eux comme ils ne s’attacheront jamais à moi. Je devrais savoir, pourtant, que je m’expose aux blessures, en oubliant que l’intensité n’est pas toujours égale et partagée.

Je me donne et m’investis pour cacher mes propres angoisses. A défaut de me préoccuper de moi, de mes projets, de mes désirs : je participe à la vie des autres. Je cherche des solutions pour les autres quand je ne suis pas capable d’en trouver pour moi. Je vis par procuration ce qui ne m’arrive pas, je partage les enthousiasmes des autres, ça cache un peu mon ennui, mes peurs.

Alors, lorsque je comprends que je me suis trop inquiétée, que je me suis trop investie, que j’ai voulu être trop présente : c’est comme une grande claque. Ca me remet à ma place, net, d’un seul coup. Je place la barre très haut, je suis exigeante, je réclame de l’intensité : lorsque l’autre semble moins proche, moins engagé, moins investi – c’est une blessure profonde. Lorsque je pense à quelqu’un qui ne pense pas à moi. Lorsque je m’inquiète pour quelqu’un qui ne pense pas à me raconter son bonheur. Lorsque je suis à côté de la plaque, lorsque je m’empêtre dans de grands sentiments sublimes, lorsque j’aime et qu’on ne m’aime pas : je hurle à l’intérieur.

Ce sont celles-là, les déceptions du quotidien. Les déceptions écrites par Jérôme, dans son Journal, ou dans L’Amoureux en lambeaux, qui fait écho à ce que je ressens de manière intime. Je ne parviens pas à lire L’Amoureux comme n’importe quel autre livre, je ne parviens pas à prendre la moindre distance : je suis, immédiatement, plongée dans les motifs de Jérôme, proche du caractère de Jérôme, rappelée au Journal que j’ai tellement lu certaines années. Je me souviens de tous les cafés partagés, des conversations sur la vie dégueulasse, des chansons de colère (« Un rien me blesse ! »). Je sais parfaitement ce qu’est la déception. Je veux dire, l’amant qui me trompe, l’amie à quelques stations de métro qui oublie pendant une année de me donner un signe, la responsable qui ne défend pas ma place dans l’entreprise, le frère qui me crache son mépris : c’est la même déception. C’est accorder sa confiance, son amour, sa patience, à quelqu’un qui ne mesure pas l’importance qu’on lui accorde. C’est être présent pour quelqu’un qui est un peu absent. C’est donner à quelqu’un qui ne reçoit pas, qui manque de sensibilité, qui se désengage, qui recule quand j’avance. A quoi ça sert alors de donner de soi ? A quoi ça sert ?

Je ne voudrais plus me mettre en danger, je ne voudrais plus être blessée, je voudrais me tenir à distance. Je voudrais moins aimer. Je ne sais pas faire ça. Je peux seulement avoir conscience de la gratuité de tout l’amour que je donne, du non-retour, de l’inconscience des gens qui passent, qui filent, dans leur propre bonheur, dans leur vie. Je cherche leur regard lorsque je me tourne vers eux, je voudrais recevoir la même intensité que celle que je livre. Ca ne se passe pas comme ça. Ca déchire tout, le quotidien, comme ça, ça déchire tout, les gens sont décevants, les gens sont décevants.

Je vous ai écrit une lettre.

J’ai promis il y a un mois de revenir pour écrire. Je ne trouve pas le temps. Je n’ai plus le temps que demande l’écriture, et tout ce qui l’entoure : avant de me mettre à écrire, je dois être vide, être creuse, être le réceptacle de sensations, faire preuve de disponibilité. Je n’ai plus que très rarement le temps, l’énergie et l’état d’esprit qui permettraient l’écriture.

Ce n’est pas grave ; je me donne dans d’autres projets. Que je partage de façon quotidienne avec des personnes qui s’enthousiasment autant que moi. Finalement ce n’est pas l’écriture qui est essentielle : c’est ce qu’on donne de soi dans un projet, dans une idée, dans une direction. Lorsqu’on est étudiante, enfermée dans une chambre minuscule, ennuyée par des essais abscons qui mettent à l’honneur diégèse et métalepse, il y a toujours l’écriture. Les mots sont ce qu’il y a de plus naturel. Que fait-on le mieux lorsqu’on est suit la formation d’une hypokhâgne, lorsque l’école nous demande de cracher des pages de dissertation ? On prend une feuille, on pose quelques mots, c’est scolaire, c’est ridicule, c’est enfantin. Et puis on comprend que la matière textuelle peut se travailler autrement. Qu’on peut donner un sens différent aux mots. Qu’on peut changer l’ordre logique, bouleverser l’organisation des mots entre eux. Ces grands courants d’écriture, ces vagues de mots, ces flots de sonorités, qui encombrent la bouche, qui débordent, qui se répandent sur la page, qui couvrent la feuille. C’est Duras qui m’a donné un jour l’autorisation d’écrire : des mots simples, des phrases courtes – ça suffisait pour commencer, pour trouver une base, pour entrer sur le terrain de l’écriture.

Bon voilà alors j’ai fait ça très bien, beaucoup d’écriture, un nombre extraordinaire de carnets remplis, des mots apprivoisés, des sensations explorées, des corps, des femmes, des robes, des baisers, la sensualité des mots, la sensualité de la langue, la sensualité de la vie. Je suis allée très loin dans cette direction, je me suis enfermée parfois dans ce schéma – femme, fière et folle, grands yeux maquillés de khôl, cheveux longs, robes qui se soulèvent, baisers volés, lèvres rouges, talons aiguilles – j’ai aimé cultiver ces motifs. Je reviendrai un jour vers mes petites mythologies de jeune femme sensuelle, passionnée, triste, heureuse, épanouie. Ca ne me dérange pas de penser que l’écriture n’est présente que par moments, qu’elle vient, qu’elle s’éloigne. Un jour, je me retrouverai dans une grande maison calme et vide, une maison de campagne ou à quelques pas de la mer, et je rouvrirai certains carnets. J’aurai des feuilles blanches pour retrouver quelque chose, un courant, un flot, des mots comme des perles à assembler.

Je voulais écrire ce soir une lettre, une lettre qui donne quelques nouvelles ; je sais que je ne suis pas toute seule ici, que des personnes viennent régulièrement, lisent, relisent, attendent, s’inquiètent. S’il y a une seule chose à savoir, et c’est important parce que c’est exactement un an après la période la plus triste et la plus douloureuse au travers de laquelle j’aie dû passer : je vais bien. Je ne me sens pas sereine, ou apaisée, mais il y a quelque chose d’heureux chaque jour dans mon envie de vivre. Je ne pense plus jamais à la mort, à l’échappatoire, à l’issue de secours. J’avance, je n’ai pas de crainte démesurée, je n’ai rien pour me retenir, je prends plus de recul. Peu de choses sont extrêmement graves. Je me trouve jeune pour décider que ma vie est terminée, que les rencontres ne surviendront plus, que le meilleur n’existera plus. Le meilleur est toujours derrière. On ne saura jamais quel est de quoi il s’agit. Mais on sait quelles directions on veut prendre. Le but importe peu ; seul compte le chemin emprunté.

L’an dernier, j’ai commencé à travailler dans une entreprise qui m’a permis de participer à des projets riches et stimulants, de rencontrer des personnes extraordinairement gentilles (mes garçons, mes chéris, mes geeks adorés), de trouver des rails pour reprendre le train en marche. Se lever tôt, se coucher à une heure raisonnable, se défoncer pendant une dizaine d’heures. C’est épuisant, ça prend des forces, de l’énergie, le visage tombe en fin de journée, le regard s’enfonce, les joues se creusent. Mais c’est un cadre dont j’ai besoin. Qui m’apporte la stabilité et la régularité dont j’ai souvent manqué. J’essaie maintenant de trouver l’équilibre : s’investir dans un job, garder la retenue nécessaire pour développer tout autant la vie personnelle. Je suis un peu perdue parfois, comme toujours je me donne trop, je n’ai pas de limite, je me jette à corps perdu dans les heures de travail, je m’épuise jusqu’à m’effondrer – il faudrait savoir s’arrêter avant.

J’apprends cet équilibre. J’apprends à vivre mes passions en étant capable de les regarder de loin, de dire parfois : très bien, cette passion vécue, cette passion qui s’achève – et alors, quelle importance, je connaissais la fin, je ne croyais pas vivre une histoire éternelle. Je suis étonnée parfois par la distance que j’ai su prendre en amitié, avec ma famille. Je fais ce même travail dans l’environnement professionnel.

Mon boulot me rend heureuse et m’épanouit, j’en changerai bientôt, pour rejoindre une entreprise un peu différente – cette envie de découvrir, de multiplier les expériences, d’aller à la rencontre de personnes toujours plus nombreuses – je donne aussi un temps fou à Noroise, qui me le rend bien. Je ne parle pas de ses « crises », de ses explosions de gaieté sur la carrière de sable gelé lorsque le thermomètre n’indique pas plus de zéro degré ; mais des moments où je me glisse près d’elle, bête immense allongée dans la paille, lorsque sa tête s’appuie sur mes genoux, lorsque nous restons très longtemps l’une près de l’autre à raconter des secrets. Mon amour, ma chérie, ma beauté violente.

Je vois toujours régulièrement ma psy. C’est bien, c’est utile, les avancées sont moins régulières, mais le travail se poursuit. J’ai beaucoup vu un kiné qui a défait les nœuds formés entre mes omoplates. J’ai promis de me (re)mettre au yoga : je n’y suis toujours pas allée, mais je ne perds pas espoir. J’attends encore quelques mois avant de chercher un bel et grand appartement, pour vivre entièrement seule, pour construire enfin le chez-moi que j’attends depuis longtemps.

What about boys ? Si peu de choses. J’adore radicalement C. mais c’est mon secret, je fais comme si plus rien n’existait, comme si nous étions revenus en terrain neutre, comme si je n’avais pas une envie écrasante de m’approcher de lui très près, jusqu’à ses lèvres, jusqu’à l’embrasser, jusqu’à le presser contre moi. Je fais semblant, je fais ça bien, et puis ça s’effacera un jour, ça s’en ira, lorsque, le prochain, un jour, le prochain nuage. La théorie des nuages. Un garçon chassera l’autre.

Finalement j’aurai peut-être l’envie de revenir demain. Ou pendant de prochaines vacances. Ce week-end je serai à Londres. Londres. Quelle histoire. Les merveilleux souvenirs, les souvenirs écœurants. Avec ma belle Eva nous irons sur le marché du dimanche matin près de Liverpool St, dans les cafés où l’on mange des cookies chauds, dans les musées, toiles de Rothko, passerelle de la Tate Modern, parcs du bord de la Tamise, oh tellement Londres, tellement cette ville qui grouille et qui s’agite.

Voilà, la lettre s’arrête, j’espère que vous allez bien.

A vite.

Bientôt.

Les vagues d’enthousiasme et de douleur, les sauts périlleux de la sérénité à l’angoisse, les dégringolades des sourires partagés jusqu’aux pleurs cachés. Je fais le grand écart, d’un extrême à l’autre. Je suis heureuse, gaie, dense, riche, drôle, souriante, amoureuse ; je suis triste, mélancolique, pauvre, vide, ennuyeuse, amoureuse.

Il y a des choses fondamentales que je veux écrire ici. Je n’ai pas le temps, je ne prends pas le temps, j’ai peur parfois de mon écriture. Bientôt, avec de longues heures creuses devant moi, je viendrai écrire.

Bac blanc de philo, expliquer le texte suivant :

Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges des actes impersonnels et conformes à l’intérêt général : la crainte de tout ce qui est individuel. On se rend maintenant très bien compte, à l’aspect du travail — c’est-à-dire de ce dur labeur du matin au soir — que c’est là la meilleure police, qu’elle tient chacun en bride et qu’elle s’entend vigoureusement à entraver le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, et la soustrait à la réflexion, à la méditation, aux rêves, aux soucis, à l’amour et à la haine, il place toujours devant les yeux un but minime et accorde des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société, où l’on travaille sans cesse durement, jouira d’une plus grande sécurité : et c’est la sécurité que l’on adore maintenant comme divinité suprême.

NIETZSCHE, Aurore, livre III, § 173, Les apologistes du travail.

Apprendre à prendre soin de moi.

Les médecins « classiques », ceux qu’on nous envoie voir quand on est à l’école primaire, ne m’ont jamais rassurée : le médecin risquait toujours de détecter un truc bizarre, le dentiste me gardait deux heures le mercredi après-midi, l’ophtalmo m’a désespérée quand il m’a annoncé que l’hypokhâgne avait abîmé mes yeux. Et puis il y a ces médecins auxquels je parle, ceux qui me font tout de suite me sentir mieux, ceux qui aident le corps comme l’esprit. Les conversations avec ma psy sont souvent brutales ; c’est-à-dire qu’elle ne prend pas de gants pour me mettre sous les yeux mon orgueil, mon égocentrisme ou mes réactions puériles. Mais il y a toujours une trouvaille, un éclaircissement, une explication à faire émerger, au-delà de ces réalités. La psy m’aide à défaire les noeuds qui se sont formés au travers des romans, des histoires familiales, de la culture romantique.

Et puis il y a le kiné qui défait les noeuds dans mon corps. Il me laisse m’endormir sous la lampe et la chaleur, il pose de la crème sur mon dos avant de me masser jusqu’à ne plus avoir de forces, et puis il étire un bras, plie une jambe, fait craquer l’endroit dans mon dos où la douleur s’est installée – bon bien sûr, ce n’est pas une surprise, j’ai le dos dans tous les sens, le bassin déséquilibré, et plein d’autres choses que je ne comprends pas bien, la faute à Noroise en grande partie. C’est nouveau pour moi de faire attention à mon corps, de ne plus vouloir avoir froid, de dormir beaucoup, de m’étirer comme un chat sur mon lit quand ça fait trop mal, de faire les exercices insupportables du kiné qui mettent des ampoules sur les mains, oui mais après je me sens mieux. Chaque semaine je vais le voir et il s’occupe de moi, il pose des questions sur l’équitation, et je crois qu’après il y aura toutes ces choses à faire pour être bien dans ce corps plié, fatigué, essoré. J’ai envie de retourner au yoga, d’essayer l’acupuncture, de réclamer des massages tout le temps. On aurait dû me faire découvrir tout ça bien plus jeune.