.. aglae ex time ..

Articles étiquettés ‘psy’

Le refuge en moi.

avril 14, 2008 · Un commentaire

A l’intérieur de moi cette cave qui se creuse ; une cavité qui devient plus profonde, plus ancrée, plus sûre, plus protégée. Corps de vent, corps de paille, corps qui passait et se faisait détruire dès qu’on plongeait un peu la main au travers. Maintenant j’ai l’impression que des parois existent. Que des murs se dressent pour me protéger de l’extériorité. A chaque instant, il y a un endroit où se replier, se réfugier : cet espace en moi qui se calfeutre, se renforce, s’épaissit. Je ne dis plus que tel endroit est un refuge, que telle amie sera toujours là pour écouter ma mélancolie. Je sais que lorsque les irritations et les déceptions surgissent, il existe cet espace intérieur, vers lequel on se tourne, pour espérer réfléchir un peu, redevenir sereine, trouver des apaisements. Je parle de corps mais c’est dans l’esprit que se jouent ces choses-là : mon corps, on sait bien qu’il est un peu fragile, un peu léger, mais il y a cette force qui creuse, qui prend racine, qui se développe, il y a chaque jour des étapes franchies, des pas accomplis, et l’esprit plus solide, plus indépendant. Caverne intérieure et secrète, personne ne pénètre, je donne des bribes et je me confie parfois, ces alliés en qui j’ai confiance, mais tant de gens aussi mis à distance, ceux qui ne méritent pas l’acharnement, ceux qui ne méritent pas le déploiement des efforts, ceux qui tout simplement ne font pas fonctionner l’échange, l’écoute et le respect.

Je tourne des pages, je délaisse certaines personnes, je renonce aux efforts quand simplement les signes ne concordent pas – j’apprends à accepter que les volontés n’aillent pas dans le même sens, j’apprends qu’on ne connaît jamais les gens, j’apprends que les aimer ne permet pas de donner prise sur eux, ni même d’ouvrir une porte de la compréhension. J’ai aimé des types que je ne connaissais pas. J’ai cru que certaines personnes, inconnues, pouvaient être des amies. J’ai livré une intimité qui aurait dû rester strictement privée, sur un précédent blog ou à des personnes que je connaissais à peine. J’ai été tellement généreuse, ouverte et sincère que je me suis déchiré le cœur. Quand la chair est à l’air libre, quand on expose cette chair pour la sentir vibrer, pour la donner à voir, pour dire “voilà, je suis ça, prenez-moi telle quelle, prenez-moi entière, intègre et sincère” – on repart blessée à vif, écorchée dans la chair profonde, mise à nu et violée.

La peau sur la chair se reconstruit, tout cicatrise, la nouvelle peau est plus résistante, plus épaisse, moins rouge et plus blanche – comme la vie qui passe, moins violente, moins rouge, et plus souple, plus calme, plus apaisée, plus blanche. Dans le hors-série du Mag littéraire sur “la pensée 68″ (hors-série à ne pas acheter), il y a la photo étonnante d’un vieil homme qui regarde un peu ahuri un slogan dessiné sur un mur de Paris : “jouir sans entraves”. Je ne veux pas jouir sans entraves. Je ne veux pas me situer perpétuellement dans la jouissance. Oui je veux des temps morts, des moments de retrait, je veux être tranquille et seule parfois, je ne veux rien d’extravagant ni de sublime. Je veux moins de spontanéité et d’immédiateté. Je veux juste laisser les choses arriver, lentement, calmement, sans appréhension, sans euphorie exagérée, je veux prendre le recul utile devant chaque événement. Et m’engager sans crainte dans ce qui véritablement en vaudra la peine.

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Souris moi.

avril 2, 2008 · Un commentaire

Il y a un temps long, et un temps court. Il y a le recul, la vie en dedans, le cheminement intellectuel personnel ; et il y a la vie immédiate, l’ouverture au monde, la découverte. J’ai valorisé souvent le contact au monde, sa violence, la sensibilité flagrante qui s’en dégage – je crois qu’il y a pourtant un équilibre à développer entre ces deux mouvements. Mouvements qui ne s’opposent pas, mais qui s’inscrivent dans des temporalités différentes. La vie immédiate est une disponibilité de l’instant, quelque chose de l’ordre du fugace. Et de l’indélébile. Pourtant, même si cette sensation est violente, elle ne surpasse pas la réflexion plus lente, moins apparente, mais tout aussi puissante. Il y a quelque chose de dangereux dans l’association de la vie à la violence, à la flagrance, et à l’immédiateté. Violence de la passion, violence des mots, violence contre soi, violence contre les autres – il faudrait se défaire de cette idée que la vie ne se rencontre qu’avec brutalité, au travers d’un choc esthétique perpétuel. La douceur et la lenteur sont le moment du repli, du rassemblement, le moment de se reprendre, de se constituer en unité. Une somme d’instants, de sensations et de déflagrations qu’il faut remettre en ordre et faire tenir tous ensemble.

De façon immédiate il y a les sourires esquissés, les regards insistants, les lèvres frémissantes, les yeux qui rient, les mots qui jouent – il y a la sensation brûlante de la vie en passant sur le boulevard de mes amours, de mes amitiés, le boulevard de toujours – il y a les voiles sombres sur mes jambes, la pluie qui s’abat, la jupe très courte, la peau à vif et sensible – il y a aussi le repli sur soi, la vie intérieure, la confiance en soi, et la solidité qui se conjugue avec la légèreté intense. Je souris, j’ai envie, je désire – je n’oublie pas de me tourner vers moi, de laisser le temps courir pour que tout s’apaise et que retombe la violence.

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La sculpture.

avril 1, 2008 · Un commentaire

Tu reçois un coup. Tu es assez forte pour le regarder arriver vers toi désormais. Tu l’attrapes de plein fouet, tu ne le laisses plus t’atteindre, tu le rejettes avant qu’il n’ébranle ce que tu as su constituer.  Pour expliquer l’effet d’un antidépresseur, on dirait : c’est un brouillard épais qui empêche le coup d’atteindre sa cible. Le coton autour de soi est trop épais, la flèche ne passe pas, elle tombe. Mais la sensation de baigner dans l’ouate rappelle à chaque instant qu’un médicament retient à la vie.

Tu es attaquée et tu ne te sers de l’attaque que pour étudier la réaction qu’elle provoque en toi. Chaque geste de l’autre passe à travers toi et provoque un sentiment qui mérite d’être regardé. Chaque interaction avec l’autre ne vient pas renforcer ton image, ni la détruire, elle ne t’apprend qu’à te connaître. Personne ne détermine ce que tu es ; ta relation avec l’autre te construit, par la façon dont tu travailles cette relation ; mais l’autre ne te construit pas. Tu fais le choix d’être une personne entière, intègre, honnête envers toi, quand bien même constituée de morceaux épars et de fragments divergents. Tu existes par cette seule conscience d’exister.

Tu doutes des paroles agréables – “jolie, intelligente, brillante, charmante” mais pour qui, pour une personne, pour deux, quelle stabilité dans ces mots prononcés, quelle vérité ? Il n’y en a pas. La seule vérité est individuelle et personnelle. Tu es ce visage, ce corps, cette peau, ces lèvres, ces yeux, ces cernes, ces taches et ces marques blanches. Tu es ce qui se présente à toi. Tu n’es jamais ce que l’autre révèle de toi. Personne ne te connaît – que toi. Tu es seule et tu doutes, tu poses la question du pourquoi – qui conduit à la seule réponse valable : il n’y a pas de raison de rester en vie – et tu te bats pour vivre malgré tout, pour exister envers et contre toutes les attaques, envers et contre tous les compliments, tu ne te bats que pour toi – ta peau, ton corps, ton sang qui bat – et sans même en connaître le sens ni la raison, la vie semble valoir la peine d’être maintenue parce qu’elle est un fait donné, et dont ta conscience se saisit. Tu ne sais pas pourquoi tu dois vivre, tu n’as pas de but, d’idéal ni d’attente, mais tu acceptes la vie en toi à partir du moment où elle se lie à ta conscience, à partir du moment où la vie se travaille. Tu ne décides pas de ta vie, mais tu décides de la conscience que tu as de toi-même au travers de ta vie. L’essentiel est de te construire.

Camille Claudel dans son atelier

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La colère.

mars 28, 2008 · 5 commentaires

Être confrontée à la colère sans savoir comment s’en extirper. Je ne supporte pas d’être le contenant, le support de la colère. Je n’aime pas ressentir la colère qui m’anime et me dépasse. Je ne la contrôle pas. Et puis je sais que la colère n’a pas d’issue, qu’elle n’apporte ni solution, ni soulagement. Si encore je me sentais mieux après le passage de la colère. Mais il ne reste que l’épuisement, la défaite, le sentiment d’inutilité.

J’ai trouvé la parade. Il faut que je sache pourquoi j’entre dans la colère. Non pas pour quelles raisons – les raisons de ma colère, je les connais, trahison, mensonges, manipulation, perversité – mais pourquoi je cède à la colère. Pourquoi je tombe vers cet état là. Il y aurait mille autres façons de réagir, de l’indifférence au mépris en passant par le dégoût – pourquoi est-ce que je succombe à la colère ? Lorsqu’elle s’amorce, je préfère désormais la questionner, l’interroger, l’analyser – la rapporter vers moi plutôt que la concentrer vers lui. Pourquoi la colère ? Pourquoi cette incapacité à évacuer le problème, à l’oublier, à en faire abstraction ? Chaque sentiment devient le moyen de se connaître. Chaque réaction peut être analysée et me faire comprendre plus de choses sur moi. Et cela me fascine. Et cela m’intéresse mille fois plus que la colère infernale, incontrôlable et stérile. Depuis je ne me mets plus en colère. Ou, si je sens la colère venir, je pense immédiatement à l’inutilité de la démarche, à d’autres façons de me sentir sereine, à ce qui réellement va me construire. On passe à autre chose et on coupe les ponts sous le coup de la colère – autrement, comment trouver le courage ? – mais on ne construit pas sur la colère. Il faut surtout, surtout, beaucoup d’indifférence. Il faut laisser derrière soi des situations qui ne peuvent pas être rejouées, si douloureuses qu’elles soient. Il faut avoir l’impression de rendre les armes. Le secret, c’est qu’on ne baisse nullement les bras : on devient seulement plus lointain, plus autonome, plus attaché à sa propre intégrité qu’à l’image que l’autre a voulu renvoyer de nous.

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Le visage solaire.

mars 17, 2008 · 14 commentaires

Cette semaine j’ai élu domicile au Danton. A l’intérieur ou en terrasse, avec M. ou E. Croisant J. au hasard du quartier. Je bois des thés verts, je recommence à remplacer la nourriture le soir par des litres d’eau chaude qui me tiennent éveillée et accompagnent les moments d’écriture et de lecture. Dans les restaurants j’ai une faim de loup, j’ai avalé la semaine dernière des fajitas au poulet, avec riz mexicain et purée de haricots ; des tartines de chèvre et une soupe au potiron ; une formidable omelette campagnarde ; des orechietti au pesto et à la ricotta ; un petit déjeuner royal avec pain de seigle, confitures, et oeuf à la coque dans lequel j’ai pu tremper mes mouillettes beurrées ! Je n’ai pas la moindre idée de comment je peux avaler toutes ces choses, sans prendre le moindre gramme, mais je crois que je suis tellement investie en ce moment – dans mon travail, dans mes cours, dans l’écriture et les sorties théâtrales – que je dépense une énergie folle.

Dans les restaurants avec M. on rit tellement que je me sens revivre, je vois les fossettes réapparaître sur mon visage, et mes yeux brillent non plus de la fatigue fiévreuse mais de l’enthousiasme enfantin – la bobine lunaire remplacée par le visage serein et solaire. Maman dit que ma peau s’adoucit, et je prends le temps de traîner à l’Occitane pour respirer l’odeur des bougies au thé vert – et faire provision de crèmes sublimes. Je parle beaucoup, je confie la recette pas à pas du cheminement vers la confiance – tant de choses qui forment encore des mystères de la conscience à amadouer, des noeuds psychologiques à défaire en douceur… Je me nourris de la discussion, de l’expérience, des mots de J. et d’O, des articles de psychanalyse. Lorsque la psy m’a dit “d’accord pour que nous ne nous voyions qu’une fois par semaine, mais je veux que vous poursuiviez chaque jour la réflexion”, elle ne savait sans doute pas à quel point je m’engagerais. Je sens venir de sous la peau une force qui s’étend, qui donne le courage de faire face, même devant les souvenirs d’hypokhâgne que j’avais enterrés – j’apprends la confiance pleine, entière, en moi seulement et exclusivement, j’apprends à ne plus jamais avoir besoin de me voir au travers des yeux de celui qui m’aime – comprendre que se donner à l’autre, que faire reposer la confiance en soi sur le regard que l’autre nous porte, c’est aller droit vers l’autodestruction à chaque rupture.

Les mots secrets et intimes entre M. et moi, d’un jour à l’autre le passage de l’amour à la douleur à l’amertume au réconfort, si je veux bien faire confiance à quelques amies qui tiennent sur les doigts d’une main, elle en fait partie – et puis E. entre silences et confessions murmurées à la terrasse d’un café, comme si nous attendions l’explosion d’un feu d’artifices dans le ciel nocturne au dessus de la statue de Danton, me dit la confiance retrouvée, le désir d’aimer, l’envie de replonger dans une histoire – et moi par dessus ça je vois la contradiction brûlante, terrible, permanente – entre le souhait de l’autonomie intellectuelle et de l’absolue indépendance de mon corps dans le monde, et la nécessité irréductible de me donner entière, amoureuse et définitive à quelqu’un avec qui la relation se situera dans l’échange et la construction. Il y a quatre ans, c’était déjà la même rengaine, le terrible conflit insoluble entre l’autonomie et l’amour, entre la construction de soi et la construction de la relation à l’autre. L’issue se trouve peut-être dans le désamorçage de la contradiction – si plus simplement pouvaient se côtoyer ces deux nécessités – l’autonomie, la confiance en soi, et le don absolu qui est un acte délibéré d’engagement, mais qui ne met pas en jeu ce que je suis.

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Mémoire sélective.

février 14, 2008 · Un commentaire

Chez elle on ne s’allonge pas sur un canapé et on ne parle pas pendant des heures en fixant le plafond. Elle ne prend pas non plus de notes à l’encre dans un vieux carnet poussiéreux. Mais plutôt sur un Mac Book Pro tout ce qu’il y a de plus récent. Elle pose quelques questions, me laisse le temps de chercher, de répondre avec des mots qui ne sont pas les bons, que je reprends. Elle s’arrête aux aspérités, souligne les incohérences, creuse les douleurs ; jamais elle ne formule les réponses.

Il y a des choses qui sont brutales à entendre. A comprendre. A chaque fois, reprendre toute l’histoire, se souvenir de chaque jour que j’ai encore en mémoire, redonner à chaque impression sa juste valeur, bouleverser les perspectives et s’apercevoir que – lorsqu’elle le dit, lorsqu’elle le prononce, je plaque ma main sur ma bouche pour ne pas crier et je regarde ailleurs – par la fenêtre, 23ème étage, les immeubles entre Plaisance et la Porte de Vanves, les Invalides et la Tour Eiffel – je ne retiens pas les larmes qu’elle a pris l’habitude de voir à chaque séance – je rentrerai encore au boulot le visage défait, mais ces pleurs-là chaque jour me font du bien.

Elle l’a dit ainsi. Et j’ai refait toute l’histoire dans ma tête. Le trajet en bus trop court pour tout remettre dans l’ordre. Ce n’était pas de l’amour. Ce n’était pas un échange. Ce n’était pas si exceptionnel. Ce n’était pas la réciprocité que je croyais deviner. Mémoire sélective, dit-elle. C’était, peut-être… l’élan d’un jeune homme de vingt ans complexé par cette virginité gardée, qui va jusqu’à mentir sur son âge ? Le pouvoir d’un garçon qui se sentait brusquement désiré quand aucune femme ne l’avait jamais aimé ? C’était soudain la passion revécue, la passion miroir, celle qui donnait l’occasion de se venger, de me faire payer à moi le mal engendré par une autre ? Ce que j’ai pris pour de l’amour, ce que j’ai pris pour des promesses et de la confiance, ce n’était donc qu’une lutte entre désir, pouvoir, puissance, assurance, et fierté ? Comme ce devait être rassurant de connaître ses premières nuits d’amour avec une jeune femme plus âgée, plus expérimentée. Comme ce devait être un motif de fierté, et quel objet de désir j’ai été, et comme il est devenu facile de me faire souffrir. Et puis toutes ces filles qui se précipitaient, et puis cette atmosphère cynique, ce “rang” à tenir dans le cercle social – exploits, démonstration, indifférence sentimentale -, et puis finalement plus rien d’autre que la volonté d’en profiter avant le départ, l’obsession du désir, l’égoïsme qui consiste à s’en mettre plein la vue tant qu’il en est encore temps – tant pis si on écorche un coeur au passage, et puis peut-être même tant mieux – quelle belle revanche sur les femmes ?

Elle l’a dit. J’y ai réfléchi tout le temps. Quelles preuves d’amour – aucune. Quelle délicatesse – celle qui consistait en réalité à faire bonne impression, poids de l’image et de l’attrait, absence de la sincérité. Quel soutien – aucun. Quelle volonté – aucune. Quelle fidélité – aucune. Alors il serait peut-être temps de le dire, exactement comme elle l’a dit :

“il t’a trompée, et toi tu ne lui as pas craché à la figure ?”

 

 

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Accepter que le lien se défasse.

février 12, 2008 · Laisser un commentaire

Mouvement vers l’extérieur, mouvement vers la sortie – non pas la fuite, mais l’avancée réelle, profonde, la construction de soi. Difficile de dire que je vais mieux – mais sans doute je vais moins mal. Le nuage cotonneux toujours autour de moi, les pilules le matin – antidépresseurs, anxiolytiques – , les nuits coupées et envahies de rêves étranges, les séances éprouvantes avec la psy où l’on avoue tout – et où l’on réfléchit. Quelque chose se passe, petit à petit, quelque chose s’apaise.

Réfléchir au lien de dépendance construit au fil des mois – pourquoi ? – et au refus d’accepter la vérité. Le travail de psychothérapie m’oblige à me placer devant mes propres incohérences, devant toutes ces réactions qui ne trouvent pas de justification. Des évidences que je ne voulais pas voir. Bien sur qu’on ne forcera jamais quelqu’un à (re)tomber amoureux. Bien sûr qu’on n’ira jamais contre la volonté de quelqu’un qui a décidé de ne plus aimer. Je ne peux pas lutter contre ça. Je n’ai pas ce pouvoir. C’est une chose pourtant si simple, de savoir qu’on ne prend pas les décisions à la place de l’autre. Je me fais doucement à cette idée : j’ai fait tout ce que j’ai pu pour prouver mon amour, pour donner, être prête à recevoir, j’ai été d’une disponibilité, d’une douceur et d’une attention constantes ; je ne pouvais pas faire plus. J’essaie de ne pas me reprocher la moindre attitude, de ne pas me croire responsable de l’amour détruit. J’accepte mon incapacité à rendre tout possible. L’amour, le don et la volonté ne suffisent pas. Deux volontés se rencontrent, si l’une refuse de fléchir, l’autre ne peut pas prendre plus de poids.

J’apprends à ne plus me sentir responsable et j’apprends à laisser ma vie se passer sans avoir la moindre emprise sur elle. J’apprends à ne pas vouloir rejouer le passé. Des choses sont arrivées, elles ne s’effacent pas, ne s’oublient pas, et ne s’inversent surtout pas. La marche arrière n’existe pas. Je ne peux rien changer et il n’y a rien à faire aujourd’hui pour espérer encore que cet amour passé redevienne le motif de l’engagement et de la lutte. Son engagement à lui, sa lutte à lui. Ca ne signifie pas que je baisse les bras, que je suis défaite, que je me tiens face à un échec. Ca veut dire qu’il n’y pas de combat contre le passé qui soit possible. Le présent existe tel qu’il est aujourd’hui – il me blesse mais je n’ai pas d’autre possibilité que de vivre avec.

Vivre avec ne signifie ni accepter, ni oublier, ni pardonner. Je ne ferme pas les yeux sur la douleur, je ne cherche pas à l’enfouir : au contraire je la regarde bien en face et je réponds que le mal est fait, qu’aller de l’avant est la seule voie possible. Je n’oublie pas et la douleur est présente à chaque minute. Si je l’écoute, le mal ressurgit dans mon ventre, volcan en éruption sous ma peau. Mais je ne l’écoute plus. Je fais taire la douleur. Je vis avec. Elle est intacte mais elle se place en retrait. La douleur sera là des mois et des mois encore, je sais bien que ces blessures intimes ne s’apaisent jamais entièrement. Je sais bien que les garçons aujourd’hui m’effraient et que je me protège derrière des remparts d’indifférence et d’impertinence.

Quelles réponses, alors ? La vengeance est un sentiment auquel on n’échappe pas, mais elle ne doit pas se réaliser. La rancœur aide à se détacher mais ce n’est pas à moi de blesser l’autre. Je suis sûre qu’un jour il saura. Un jour, lorsqu’il aura grandi, il comprendra un peu mieux ce qui a pu se passer. Je reste impuissante devant le mal fait et il faut accepter cela. Accepter le fait d’avoir été blessée, puis apprendre à se protéger, à moins faire confiance. J’ai su sourire. J’ai su aimer et donner. Il ne reste que le souvenir des moments doux, il ne reste que le refuge et la sérénité que j’ai trouvés le temps d’un été. Qu’importe que je lui aie donné, que le retour n’ait pas été à la hauteur, peut-être que tout n’a été qu’une erreur. Mais je crois avoir été heureuse, je crois en garder le souvenir ébréché. Aujourd’hui il me reste le mépris et le dégoût, ces armes pour m’éloigner, m’extirper, comprendre qu’il n’est plus la bonne personne – surtout, il reste l’oubli. J’ai donné, je ne reprendrai pas. J’apprendrai. Je me construirai. Je m’en sortirai.

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