Comme parfois l’écriture se lie à la nuit, aux tasses de thé noir (oui, ça change), à l’obscurité silencieuse du jardin et des bois, sur la maison aux fenêtres ouvertes. Le temps calme du week-end pour la nuit retrouver les mots, les sensations redescendues, les éclats des dernières journées quand tout est si régulier dans la grande maison de pierre. Sur l’ordi de mes parents il y a un petit player de Radio France, je me balade de FIP à France Musiques, il y a un jazz de folie à minuit, oh voilà ça y est, l’envie des concerts improvisés de la rue des Lombards me reprend. J’ai un peu perdu de vue le garçon qui m’y emmenait, il faudrait remettre la main dessus.
Août à Paris, c’est un rythme lent, ce sont des soirées qui ne se terminent pas, des pique-niques sur les pelouses des avenues, les quais de la Seine et du canal, ce sont quelques verres de rosé, les dîners avec E. dans un petit restaurant de la rue Guisarde, les tables ont été installées sur les pavés, il fait chaud, il est tôt, personne ne s’attarde à bosser et tout le monde se retrouve pour prendre des verres, profiter de la fraîcheur qui tombe, draguer les filles aux robes courtes et aux yeux maquillés. La légèreté prend le pas sur l’angoisse, tout se résoud pas à pas, j’essaie d’avoir confiance en même temps que de rester prudente. Il y a aussi ces grandes averses subites, ces trombes d’eau qui s’abattent sur les places de Paris où les gens s’attendent, alors on se réfugie sous des parapluies et des imperméables improvisés, ou bien parfois lorsque l’orage vient après les grosses chaleurs, je reste sous l’averse, je sens l’eau qui ruisselle sur mes jambes, je baigne dans mes chaussures vernies, toujours cette fascination pour les grandes pluies et l’orage qui crève le ciel au milieu de la nuit, ma fenêtre ouverte, les premières gouttes près de mon lit, les longs éclairs qui déchirent la nuit violette. Au matin, l’air est moins dense, j’enfile la petite veste bleue de Julie et il y a un très grand bonheur à marcher dans la ville encore fraîche.
Un garçon m’est rentré sous la peau et je ne sais pas quel jeu on joue, si rien n’est à envisager ensemble. Peut-être qu’on ne joue pas, qu’on laisse seulement grandir l’affection réciproque, pour faire appel à l’autre le jour où ça n’ira pas. C’est quelque chose de dangereux. Ne t’attache pas à moi si c’est elle que tu aimes, et si l’amour fou pour elle vaut davantage que les crises entre vous. Je ne veux pas devenir celle qui t’aidera et t’accompagnera, celle qui écoutera comme vous vous blessez. Moi je veux t’aimer, pas autre chose, alors ne me donne aucune latitude si tu ne dois pas m’aimer à ton tour. Bon, viens, je t’emmène au ciné, il y a toute une culture cinématographique à te construire.
La nuit je regarde Il Gattopardo, la très belle image et la réalisation impeccable de Visconti, Delon est sublime avec sa taille fine, ses yeux comme des couteaux de l’océan, ses traits extraordinairement fins, Claudia Cardinale est un recueil de sensualité aux grands yeux noirs et aux cheveux sauvages, j’aime les mimiques de Reggiani qui accompagne Lancaster à la chasse. Nino Rota compose avec génie la musique d’un film sicilien, les cris de Garibaldi, la valse de Verdi, “Vittorio Emmanuele Rei D’Italia”, oh et surtout les montagnes arides de la Sicile, les oliviers à perte de vue, les volcans qui crachent des fumées sombres, les femmes sous leurs ombrelles tiennent un mouchoir devant leurs visages. Lorsque j’ai vu le palais que quitte la famille du prince Salina au début du film, j’ai pensé à la grande maison de Don Ciccio que Vito Corleone revient tuer pour venger son père assassiné, dans The Godfather. La maison mystérieuse aussi, un peu, de Beauté volée. L’extraordinaire, c’est de faire ressurgir de ce film tous mes souvenirs de la Sicile, d’appeler si fort la Méditerranée, les oliviers de mille ans et la chaleur lourde des mois d’été.


