.. aglae ex time ..

Articles étiquettés ‘liberté’

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juillet 27, 2008 · 3 commentaires

C’est étrange cet anniversaire qui ne se prépare pas vraiment. Je suis seule dans la maison de pierre. Chaleur lourde et intenable la journée, fraîcheur nocturne qui pénètre derrière les murs dès lors qu’on ouvre la maison, une fois la nuit tombée. Je n’ai certainement pas envie de me retourner vers le mois de juillet de l’an dernier. Je suis capable d’avoir un regard plus lucide sur ce que l’été dernier a été ; mais pas ce soir, je ne veux pas regarder. Seulement penser à ce que je suis, aujourd’hui. Cette solitude qui ne pèse pas. Cette capacité à résoudre seule, à déverser les mots vers moi lorsque quelque chose s’emballe, plutôt que d’abreuver mes amis de douleurs qu’ils ne peuvent pas supporter à ma place. Cela rend plus forte, de ne pas chercher la consolation, l’oubli ou le réconfort auprès des alliés ; mais de chercher en soi les racines, d’expliquer la blessure, d’apaiser la douleur. Seule. Sans me couper de personne, je m’expose moins, j’apprends à ne me reposer que sur moi, à ne pas faire dépendre de la présence de l’autre mon sentiment d’être heureuse. Je veux être auprès de mes amis pour vivre, partager, apprendre, découvrir, et sans doute encore des thés, des cafés pour se consoler, pleurer et puis retrouver les rires, mais je ne peux pas leur demander la réponse qui apportera l’apaisement, le calme profond, la sérénité heureuse. Ceux qui émaillent ma libre trajectoire, ce sont les alliés, ceux qui peut-être même sans s’en rendre compte apportent des pierres solides, que je reprendrai, que j’utiliserai sur mon propre chemin – ce sont les phrases, les attentions de certains, ce sont les réflexions engagées presque de façon anodine, ce sont les images prises et gardées au hasard d’une conversation, d’un moment partagé.

Alors seule, sans encore ressentir le manque de la construction d’une relation à deux, j’avance doucement. Les rencontres, les soirées immenses dans Paris, les livres, tout m’occupe. Il y a ce coin du 4ème arrondissement que j’aime, entre les quais et la rue de Rivoli, entre Sully-Morland et le pont Marie (bien sûr) : la rue de l’Ave Maria, la rue du Figuier et la très belle bibliothèque Forney, la rue Charlemagne. Soudain Saint-Paul, les bancs au soleil, le cœur de Paris qui évoque le plus dans mon imaginaire l’histoire médiévale, la rue des Rosiers pour manger ashkénaze et la rue du Roi de Sicile pour rejoindre la Tartine. Je suis insupportable, je lance des œillades pas possibles au serveur. Je parle danse, littérature, escapades. Toute la journée dans Paris je crapahute en talons, la poussière du jardin des Tuileries avant d’aller voir les photos de Richard Avedon – j’aime la série des photos de l’Ouest américain -, je rencontre, je souris, j’écoute ce qu’on a à m’apprendre. Le jeune garçon qui me raccompagne la nuit jusqu’à la station de taxis, beau comme un cœur, tellement poseur qu’on aimerait le bousculer un peu pour lui faire perdre la belle assurance que donnent l’apparence parfaite, les bonnes manières, les formules polies – je veux savoir ce qu’il y a derrière.

Une autre nuit, pique-nique sur l’herbe, N. s’est souvenu que mon anniversaire approchait, il m’offre le Demian de Herman Hesse et je trouve ça vraiment très chouette, et même prometteur de la part d’un type qui cite Gatsby et Belle du seigneur parmi ses livres préférés (manque Dostoïevski pour atteindre ma triade des auteurs sublimes). Soudain on se retrouve sous la tour Eiffel, j’avais sans doute 7 ans la dernière fois qu’on m’y a traînée, et je trouve ça plutôt beau malgré les trombes d’eau qui commencent à tomber – la petite robe noire, mouillée, les pieds dans les sandales, rincés, les cheveux sous la pluie, emmêlés. A l’abri d’un stand de gaufres, je mange ma crêpe à la confiture de fraise – juillet, minuit, pluie, rien ne me paraît absurde -, c’est brûlant, la confiture tombe sur ma robe, coule sur mes doigts, j’avale ça comme une gamine affamée, je démontre mon incapacité à manger proprement, et cette insouciance-là, cette insouciance à être trempée, pas très présentable, à regarder les étoiles de la tour Eiffel, avec les mêmes yeux émerveillés que ceux des touristes, tout en mangeant une crêpe qui dégouline – c’est très rare pour moi, c’est très précisément à ce moment le sentiment de liberté, c’est courir sous la pluie dans les jardins du Trocadero, et monter deux à deux les marches qui glissent, c’est être strictement indifférente à ce que je parais, à cette image que je renvoie, à ce que n’importe quel inconnu croisé pensera.

Aujourd’hui, j’ai 23 ans.

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La poésie du cheval.

mars 24, 2008 · 4 commentaires

Je crois que je resterais des heures avec Noroise en liberté. Il fait froid, j’ai enfilé un polo trop grand qui n’est sans doute pas à moi et le gilet zippé de ma soeur, rien d’autre. Je pose mes mains sur son encolure pour les réchauffer. Elle s’éloigne en se secouant. Ses muscles se dessinent à chaque pas. Son dos a forci, son encolure est épaisse, les muscles abdominaux sont saillants. Parfois je trouve utile d’avoir appris par coeur l’ossature et la musculature des chevaux, je sais mettre des mots sur l’os qui pointe ou le muscle qui se soulève. Les chevaux palomino du pré d’à côté la rendent excitée : elle se redresse, elle frappe le sol du pied, fulmine en écartant les naseaux, relève la queue. Elle se tient droite, fière, la tête très haute, et elle cherche à impressionner – qui, on ne sait pas vraiment. Lorsque je fais semblant de m’approcher, elle se cabre, lance des ruades, part au grand galop au risque de glisser. Elle est tellement jument. Tellement fière, excitée et énervée. Elle est un peu trop intelligente pour qu’on veuille agir avec elle par la ruse. Il faut gagner sa confiance. Il faut se parler. Ecouter les secrets qu’elle murmure entre ses lèvres blanches d’écume. Il faut l’appeler par son nom jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter devant moi. Ses yeux doux, intelligents, et sa tête baissée pour les caresses. Je sais bien pourquoi c’est celle là qui m’avait plu. Je sais bien pourquoi j’ai demandé à faire le débourrage de cette pouliche. Je sais aujourd’hui que nos caractères sont identiques.

Je parlais de poésie du cheval, parce qu’il existe une esthétique de l’équitation, du mouvement équin et de la discipline équestre. Sans connaître cela, on ne peut pas comprendre l’intérêt à regarder pendant des heures une jument en liberté. Mouvement du corps du cheval, énergie, puissance, fougue. Tout ce vocabulaire de l’équitation qui me fascine. Mots qui expriment la discipline nécessaire pour parvenir à la souplesse et à la légèreté : impulsion, rassemblement, mise sur la main, jambe de position, incurvation, assiette, dos droit, voltes et doublés et contre-changements de main. La sensation extraordinaire samedi soir des pas de côté fluides et déliés, sans perdre la moindre impulsion, le croisement des membres sous ma selle et ma jument en place. Nous y étions enfin. Nous étions ensemble pour quelques pas de côté.

Cette poésie je l’ai trouvée d’abord dans les romans de Mary O’Hara, Flicka, “la petite fille” en suédois, et son magnifique poulain blanc né dans les montagnes, Thunderhead. Et puis dans les livres de Jérôme Garcin, La Chute de cheval. La même poésie dans les spectacles de Bartabas, et surtout dans les peintures de Géricault et Delacroix. Lorsque je n’ai plus la moindre certitude, lorsque je suis obligée de fuir mes parents, mes alliés et mes amis – je n’ai strictement que ce refuge là. Et sans doute c’est déjà inouï.

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