.. aglae ex time ..

Entries tagged as ‘confiance’

Limoncello.

août 9, 2008 · Pas de commentaire

Comme parfois l’écriture se lie à la nuit, aux tasses de thé noir (oui, ça change), à l’obscurité silencieuse du jardin et des bois, sur la maison aux fenêtres ouvertes. Le temps calme du week-end pour la nuit retrouver les mots, les sensations redescendues, les éclats des dernières journées quand tout est si régulier dans la grande maison de pierre. Sur l’ordi de mes parents il y a un petit player de Radio France, je me balade de FIP à France Musiques, il y a un jazz de folie à minuit, oh voilà ça y est, l’envie des concerts improvisés de la rue des Lombards me reprend. J’ai un peu perdu de vue le garçon qui m’y emmenait, il faudrait remettre la main dessus.

Août à Paris, c’est un rythme lent, ce sont des soirées qui ne se terminent pas, des pique-niques sur les pelouses des avenues, les quais de la Seine et du canal, ce sont quelques verres de rosé, les dîners avec E. dans un petit restaurant de la rue Guisarde, les tables ont été installées sur les pavés, il fait chaud, il est tôt, personne ne s’attarde à bosser et tout le monde se retrouve pour prendre des verres, profiter de la fraîcheur qui tombe, draguer les filles aux robes courtes et aux yeux maquillés. La légèreté prend le pas sur l’angoisse, tout se résoud pas à pas, j’essaie d’avoir confiance en même temps que de rester prudente. Il y a aussi ces grandes averses subites, ces trombes d’eau qui s’abattent sur les places de Paris où les gens s’attendent, alors on se réfugie sous des parapluies et des imperméables improvisés, ou bien parfois lorsque l’orage vient après les grosses chaleurs, je reste sous l’averse, je sens l’eau qui ruisselle sur mes jambes, je baigne dans mes chaussures vernies, toujours cette fascination pour les grandes pluies et l’orage qui crève le ciel au milieu de la nuit, ma fenêtre ouverte, les premières gouttes près de mon lit, les longs éclairs qui déchirent la nuit violette. Au matin, l’air est moins dense, j’enfile la petite veste bleue de Julie et il y a un très grand bonheur à marcher dans la ville encore fraîche.

Un garçon m’est rentré sous la peau et je ne sais pas quel jeu on joue, si rien n’est à envisager ensemble. Peut-être qu’on ne joue pas, qu’on laisse seulement grandir l’affection réciproque, pour faire appel à l’autre le jour où ça n’ira pas. C’est quelque chose de dangereux. Ne t’attache pas à moi si c’est elle que tu aimes, et si l’amour fou pour elle vaut davantage que les crises entre vous. Je ne veux pas devenir celle qui t’aidera et t’accompagnera, celle qui écoutera comme vous vous blessez. Moi je veux t’aimer, pas autre chose, alors ne me donne aucune latitude si tu ne dois pas m’aimer à ton tour. Bon, viens, je t’emmène au ciné, il y a toute une culture cinématographique à te construire.

La nuit je regarde Il Gattopardo, la très belle image et la réalisation impeccable de Visconti, Delon est sublime avec sa taille fine, ses yeux comme des couteaux de l’océan, ses traits extraordinairement fins, Claudia Cardinale est un recueil de sensualité aux grands yeux noirs et aux cheveux sauvages, j’aime les mimiques de Reggiani qui accompagne Lancaster à la chasse. Nino Rota compose avec génie la musique d’un film sicilien, les cris de Garibaldi, la valse de Verdi, “Vittorio Emmanuele Rei D’Italia”, oh et surtout les montagnes arides de la Sicile, les oliviers à perte de vue, les volcans qui crachent des fumées sombres, les femmes sous leurs ombrelles tiennent un mouchoir devant leurs visages. Lorsque j’ai vu le palais que quitte la famille du prince Salina au début du film, j’ai pensé à la grande maison de Don Ciccio que Vito Corleone revient tuer pour venger son père assassiné, dans The Godfather. La maison mystérieuse aussi, un peu, de Beauté volée. L’extraordinaire, c’est de faire ressurgir de ce film tous mes souvenirs de la Sicile, d’appeler si fort la Méditerranée, les oliviers de mille ans et la chaleur lourde des mois d’été.

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Les chemins ouverts.

juin 29, 2008 · Un commentaire

Je porte la courte robe bleue à pois. La peau nourrie de soleil et de poussière. Les cheveux longs et broussailleux. Le bonheur simple des week-ends dans la grande maison de campagne, les trajets en voiture au milieu des champs, les framboises cueillies dans le jardin, la bouteille de vin blanc au dîner (Bellivière, Vignes éparses, 2002), le rugby sur la télévision du salon. C’est un petit peu le paradis. Loin des angoisses, enfermées quelque part à Paris. Je ne laisse plus grand chose m’atteindre. J’échappe aux attaques de mon frère. J’échappe à l’illusion des garçons. Le stress du boulot et des examens n’a pas prise sur ce que je suis. Il y a des points d’appui riches et stables. Les grandes envies de lecture de l’été - Kerouac still on the road, Spinoza, Levinas, Cioran, Kundera. L’excitation de quelques jours passés à Saint Jean de Luz, souvenirs à retrouver de la baie calme, de l’océan furieux à Anglet, des nuits basques blanches et rouges où nous attrapions des taureaux imaginaires. La vie simplement vécue dans toute son extrémité, la vie dans la peau, mais sans faire de mal, sans blesser, sans s’y perdre, sans s’abîmer. Il y a de longs dîners à la table d’une cuisine étroite, entre copines, des légumes trempés dans le yaourt blanc, le vin alsacien pour accompagner la quiche lorraine, les anecdotes, les souvenirs, les doutes, les hésitations, les désirs. Il y a l’amitié protégée avec M, sa présence extraordinaire pour me reprendre lorsque la panique s’installe, et le temps que je lui laisse si les anciennes douleurs ressurgissent - je sais que notre amitié survit, résiste, qu’il faut simplement se donner le temps de l’apaisement parfois. Un petit bar américain avec des affiches du Che et des publicités usées Havana Club, le vieux type avec son panama prépare des milk-shakes à la banane et nous laisse papoter tranquillement des chorégraphies de Béjart (le bar américain est caché quelque part près de la Bastille, rue de Charonne). Dans les nuits folies je ris, je danse, je bois des mojitos, je ne crois pas les types et je me moque de la bêtise de ceux qui attrapent les filles en étalant leur CV - il faut me parler de musique, d’échappées, de romans, de trucs qui nourrissent un peu - je ne cesse pas d’aimer les garçons qui vivent dans leur peau et pour la peau, je ne connais pas autre chose que les ultrasensibles qui vivent à l’infini, qui parleraient la nuit entière de quelques passions - parle moi de tes reprises rock dans les petites villes de l’Aveyron et je te parlerai des morceaux de Led Zep qui ont à voir avec le délire - parle moi de tes matches de rugby et je te parlerai de mes concours d’équitation, dis moi Pyrénées et je te dirai Saint Jean de Luz - toutes ces pistes à creuser, tout ce qui existe au travers des amitiés, tout ce qui grandit, et pour toujours des projets, des envies, des éveils - salsa, tango, théâtre, italien, japonais, voyages - tous les chemins s’offrent. Je crois aux chemins plus qu’aux personnes qui m’aident à les dessiner. Il n’y a pas de confiance démesurée à placer dans les amitiés trop récentes, ou dans les moments fous des nuits longues, il n’y a pas d’illusion à laquelle céder avec un garçon qui ne voudrait pas du chemin commun, accompagné - je me préoccupe à peine de cela, je suis seule, terriblement heureuse de rire danser et embrasser - oui mais rentrer seule - parce que personne, aucun pour me séduire autrement, pour me faire sentir que nous sommes hors des jeux, du simple appel des corps - j’attends autre chose, l’appel de l’un vers l’autre, sans savoir pourquoi, sans comprendre, le corps bien sûr mais l’envie inexplicable d’être ensemble. Ce désir entier et incompréhensible - est là. Tu ne le sais pas. J’attends le moment où je pourrai te dire ce désir.

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alliées.

mai 10, 2008 · Pas de commentaire

L’amitié je l’aurai explorée sous tant de formes et de coutures, l’amitié je l’aurai surtout tant malmenée. J’ai des amitiés rares, brûlantes, violentes, et passionnelles. Je ne crois pas à l’amitié fusionnelle : je sais souvent quelles différences existent entre nous, ce qui nous fait dissembler, et je n’ai jamais considérée aucune amie comme une autre moi. De Mathilde j’ai dit que nous avions des sensibilités jumelles ; nos sensibilités ne nous font pas forcément agir de la même façon ou aller dans les mêmes directions. Mes amitiés sont sans doute trop extrêmes, elles m’impliquent et me prennent aux tripes - c’est sans doute un risque, un excès, un danger, et le jour où l’une d’entre elle partira ? ne sera plus là ? Ce sont aussi des relations puissantes et créatrices, des relations qui portent à l’écriture, qui accompagnent la réflexion et enrichissent l’approche du monde. J’essaie de moins me reposer sur ces amitiés ; j’apprends à garder certaines choses pour moi, à ne pas toujours déverser tout ce qui m’habite le cœur. J’apprends la retenue en amitié. Mais cette discrétion ne remet pas, ne doit pas remettre et ne remettra jamais en question l’immense alliance des amitiés. Des amitiés féminines avant tout. Mes belles, mes douces, mes tendres, mes chéries, mes amoureuses, mes alliées. Venant de ce côté, la trahison ne s’accepte pas. L’exigence est précise, intransigeante. Je suis aussi aiguë qu’elles le sont. Peut-être davantage prête à pardonner, parce que souvent j’ai fait l’erreur de. Les blessures parfois surviennent. D’un seul mouvement avoir peur de tout perdre, peur de perdre l’alliée. J’ai peur de ces blessures-là. Il ne faut qu’un instant pour que je voie le pire. Pour que je ressente avec une douleur dans le ventre ce que serait la perte. On passe sur ces blessures, les amitiés sont plus solides et plus saines, mais quelque chose a été abîmé. Aujourd’hui et toujours, elle craindra de me présenter ses chéris. La confiance est revenue mais la blessure n’a jamais disparu. Comme sur les arbres, les traces de canif rendent l’écorce plus épaisse. Nous traversons des situations où nous faisons des erreurs ; nous ne les reproduirons pas. Il existe des mots d’ordre, des alliances tacites, des promesses implicites. Parfois ce sont des confrontations à la liberté individuelle ; parfois, comme dans une relation amoureuse, on restreint sa liberté par choix, par respect de l’amie. Je vivrai toujours mes amitiés féminines avant mes attirances pour des garçons. J’ai dans la peau trois ans après la trace toujours si douloureuse du moment où j’avais avoué - j’ai le souvenir qui m’arrache la peau et me retourne le ventre de son regard fou, de sa colère, de notre course perdue dans l’après-midi rempli de passants - elle avait dit “ne me touche pas“. Je ne voulais plus jamais. Plus jamais revivre cette situation, plus jamais sentir ce malaise. Ces derniers jours si j’ai été si tendue, si je me suis sentie si perdue, si peu sûre de moi - louvoyant entre la franchise envers mon amie, entre le désir de vivre une rencontre, entre l’affirmation de ma liberté et le respect mille fois supérieur de la liberté des sentiments de mon amie - c’est parce que je revoyais la menace de la situation impossible et dangereuse. J’avais peur de ce dans quoi j’avais plongé. Oh ces faux pas où le corps nous entraîne, ces faux pas où l’on ne réfléchit pas mais où l’on se donne à la vie telle qu’elle vient - si seulement j’avais réfléchi un peu plus vers l’avant. Si j’avais été plus fine, plus intelligente.

J’ai eu peur peur peur de les perdre, mes belles chéries, rien ne m’effraie plus, si elles n’étaient d’un seul coup plus là il est absolument évident que je ne resterais pas une seconde de plus en vie - si décidément je me trouvais résolument seule et sans alliée - je n’existerais plus. Et si toutes les relations ne peuvent pas parfaitement se maîtriser (comme si je maîtrisais le moindre truc ces derniers mois), il y a des choix à faire, des signes à envoyer, des présences à marquer. Avant d’atteindre le point de non-retour, il y a une capacité à la discussion, à la remise en question et à la prise de décision qui sauve notre amitié.

Tout est flou, je ne sais pas ce qui est arrivé, je ne suis plus jamais sûre de moi et de mes choix, je deviens tellement capable de me remettre en question que je m’y perds, et surtout j’ai la peur terrible de savoir que j’avance avec des amitiés sûres mais qui ne sont jamais définitives - que tout un jour peut se retourner et que je peux être seule. Sans alliée.

Si proche de douter, à la moindre blessure.

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Slave of sensation.

mai 8, 2008 · Pas de commentaire

Il est là mon danger, mon garçon doux et dragueur, ma tentation, mon plaisir secret. Il est là devant moi et je dois jouer l’indifférente. J’aime ses pulls qui sont faits pour qu’on s’y glisse, j’aime ses jeans tombant, j’aime son énergie magnétique, j’aime marcher près de lui - rires, mouvements, flottement l’un près de l’autre - il me raconte l’Aveyron et entre deux jeux de mots les paroles graves murmurées, l’air de rien, comme si on ne parlait pas de ça, comme si les quelques mots prononcés n’appelaient pas immédiatement le souvenir et l’expérience de la dépression - mais vite, chasser cette atmosphère, chercher les parades à la mélancolie, vouloir lire les sourires sur son visage, et si près l’un de l’autre, affalés comme deux bons amis, partageant sandwiches et bière (non, en fait, je n’aime définitivement pas la bière) - surtout partageant l’explosion extraordinaire des mélodies de Portishead, de la voix de Beth Gibbons, des images filmées et projetées sur les écrans géants. Paroles de l’angoisse, de la tristesse et de la noirceur, et pourtant l’apaisement surgit de la musique épurée, groove ultrapuissant pour insuffler la rythmique, disques scratchés, mélodies limpides de la basse, l’ether de la voix de Beth Gibbons qui s’isole du public et s’échappe au travers de l’espace musical. Serrés si près, l’intimité de s’être déjà connus, la distance respectée - non je ne saisirai pas sa main, non je ne brûlerai pas ses lèvres - je resterai même droite pour ne pas m’appuyer contre lui. Nous sommes deux bons camarades, deux alliés, deux joueurs de l’amour, mais pour une fois nous avons respecté les règles fixées. Aujourd’hui je sais qu’il ne trichera pas. J’ai encore le goût du thé douloureux bu “chez Pauline” dans la gorge, j’ai encore l’image de son regard fuyant lorsqu’on essayait de se montrer sincères - le mien de regard se perdait entre les tables du café, revenait gonflé de larmes, souriait autant que je le pouvais et que je l’y avais habitué - et puis cette attitude lâche, médiocre, cette attitude qui me révoltait, pourtant Dieu merci nous nous arrêtions avant le pire, avant l’illusion, avant le mensonge, mais comme j’aurais aimé le voir s’acharner, comme j’aurais souhaité la ténacité, la confiance et le courage. Sans se blesser, sans s’attacher, sans se faire du mal - avant toute chose, avant le moindre sentiment, avant le moindre manque - il faut se séparer, tenir à distance le risque, se protéger, toujours devenir plus solide. Son attitude je la condamne, ses arguments qui ne nous laissent pas la moindre chance je les méprise ; il y a une fuite, il y a une incapacité à assumer l’attaque frontale extraordinairement violente de la nuit hors du temps, la nuit dont tout le monde se souvient, la nuit où nous parlions Japon, Crète, Gustave Moreau et Pieyre de Mandiargues. Oh et puis je ne veux ni me mettre en colère, ni résister - je veux le laisser filer, et peut-être l’écouter et le croire quand il dit qu’un autre saura être plus présent. Mon danger perd pied, mon danger ne semble plus être là pour lui, comment le serait-il pour moi, mon danger loin de Paris pour reprendre des forces, mon danger dont j’admire la passion des rythmes et des sons - plus tard dans les couloirs du métro, il danse, m’écarte, me rattrape, véritable artiste de la diversion, et ces sourires qu’il me met sur le visage, mon danger dont les gestes évoquent à coup sûr Denis Lavant, mon danger qui vit la musique en permanence dans la peau et qui m’y plonge, je souriais tellement en rentrant et en murmurant, répétant doucement les paroles de Beth Gibbons : “Sin, slave of sensation”.

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Son sourire rend la vie moins dégueulasse.

avril 17, 2008 · 2 commentaires

Cette chose que je préfère - c’est son regard clair qui croise le mien, son regard terriblement gentil et apaisant, son regard qui me laisse perplexe - c’est un garçon qui sourit sans rien sous-entendre, il sourit comme je souris, à tout va, à moi comme à une autre. Il semble tellement calme et réfléchi que sa présence suffit à apaiser les tensions. Il dirige une équipe de journalistes. Il répond aux interviews. Quel âge a-t-il, 30 ans je crois ? Et cette douceur de circuler dans la vie, cette intelligence discrète et tranquille - la situation est tendue, l’air est agressif, et pourtant son regard à lui me rassure, il va au-delà de toutes les confrontations, il exprime simplement la confiance dans la résolution des situations. L’air de dire : “ça n’est pas grave, on trouvera toujours l’issue, on trouvera à force de souplesse, il ne faut jamais s’inquiéter”. Lorsqu’on ressort de la grande salle agitée, l’un près de l’autre, on se regarde, on s’attend, on se sourit encore, et rien ne va plus loin, et rien ne doit aller plus loin, simplement j’aime la relation que j’ai avec lui, j’aime son sourire, et rien ne me plaît plus que ça, rien que le sourire des amis, des amants, des amours, rien que le sourire sincère qui ne cherche pas à séduire, mais qui dit une certaine douceur de la vie. Sourire pour rattraper les dégueulasseries de la vie.

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Le refuge en moi.

avril 14, 2008 · Un commentaire

A l’intérieur de moi cette cave qui se creuse ; une cavité qui devient plus profonde, plus ancrée, plus sûre, plus protégée. Corps de vent, corps de paille, corps qui passait et se faisait détruire dès qu’on plongeait un peu la main au travers. Maintenant j’ai l’impression que des parois existent. Que des murs se dressent pour me protéger de l’extériorité. A chaque instant, il y a un endroit où se replier, se réfugier : cet espace en moi qui se calfeutre, se renforce, s’épaissit. Je ne dis plus que tel endroit est un refuge, que telle amie sera toujours là pour écouter ma mélancolie. Je sais que lorsque les irritations et les déceptions surgissent, il existe cet espace intérieur, vers lequel on se tourne, pour espérer réfléchir un peu, redevenir sereine, trouver des apaisements. Je parle de corps mais c’est dans l’esprit que se jouent ces choses-là : mon corps, on sait bien qu’il est un peu fragile, un peu léger, mais il y a cette force qui creuse, qui prend racine, qui se développe, il y a chaque jour des étapes franchies, des pas accomplis, et l’esprit plus solide, plus indépendant. Caverne intérieure et secrète, personne ne pénètre, je donne des bribes et je me confie parfois, ces alliés en qui j’ai confiance, mais tant de gens aussi mis à distance, ceux qui ne méritent pas l’acharnement, ceux qui ne méritent pas le déploiement des efforts, ceux qui tout simplement ne font pas fonctionner l’échange, l’écoute et le respect.

Je tourne des pages, je délaisse certaines personnes, je renonce aux efforts quand simplement les signes ne concordent pas - j’apprends à accepter que les volontés n’aillent pas dans le même sens, j’apprends qu’on ne connaît jamais les gens, j’apprends que les aimer ne permet pas de donner prise sur eux, ni même d’ouvrir une porte de la compréhension. J’ai aimé des types que je ne connaissais pas. J’ai cru que certaines personnes, inconnues, pouvaient être des amies. J’ai livré une intimité qui aurait dû rester strictement privée, sur un précédent blog ou à des personnes que je connaissais à peine. J’ai été tellement généreuse, ouverte et sincère que je me suis déchiré le cœur. Quand la chair est à l’air libre, quand on expose cette chair pour la sentir vibrer, pour la donner à voir, pour dire “voilà, je suis ça, prenez-moi telle quelle, prenez-moi entière, intègre et sincère” - on repart blessée à vif, écorchée dans la chair profonde, mise à nu et violée.

La peau sur la chair se reconstruit, tout cicatrise, la nouvelle peau est plus résistante, plus épaisse, moins rouge et plus blanche - comme la vie qui passe, moins violente, moins rouge, et plus souple, plus calme, plus apaisée, plus blanche. Dans le hors-série du Mag littéraire sur “la pensée 68″ (hors-série à ne pas acheter), il y a la photo étonnante d’un vieil homme qui regarde un peu ahuri un slogan dessiné sur un mur de Paris : “jouir sans entraves”. Je ne veux pas jouir sans entraves. Je ne veux pas me situer perpétuellement dans la jouissance. Oui je veux des temps morts, des moments de retrait, je veux être tranquille et seule parfois, je ne veux rien d’extravagant ni de sublime. Je veux moins de spontanéité et d’immédiateté. Je veux juste laisser les choses arriver, lentement, calmement, sans appréhension, sans euphorie exagérée, je veux prendre le recul utile devant chaque événement. Et m’engager sans crainte dans ce qui véritablement en vaudra la peine.

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Souris moi.

avril 2, 2008 · Un commentaire

Il y a un temps long, et un temps court. Il y a le recul, la vie en dedans, le cheminement intellectuel personnel ; et il y a la vie immédiate, l’ouverture au monde, la découverte. J’ai valorisé souvent le contact au monde, sa violence, la sensibilité flagrante qui s’en dégage - je crois qu’il y a pourtant un équilibre à développer entre ces deux mouvements. Mouvements qui ne s’opposent pas, mais qui s’inscrivent dans des temporalités différentes. La vie immédiate est une disponibilité de l’instant, quelque chose de l’ordre du fugace. Et de l’indélébile. Pourtant, même si cette sensation est violente, elle ne surpasse pas la réflexion plus lente, moins apparente, mais tout aussi puissante. Il y a quelque chose de dangereux dans l’association de la vie à la violence, à la flagrance, et à l’immédiateté. Violence de la passion, violence des mots, violence contre soi, violence contre les autres - il faudrait se défaire de cette idée que la vie ne se rencontre qu’avec brutalité, au travers d’un choc esthétique perpétuel. La douceur et la lenteur sont le moment du repli, du rassemblement, le moment de se reprendre, de se constituer en unité. Une somme d’instants, de sensations et de déflagrations qu’il faut remettre en ordre et faire tenir tous ensemble.

De façon immédiate il y a les sourires esquissés, les regards insistants, les lèvres frémissantes, les yeux qui rient, les mots qui jouent - il y a la sensation brûlante de la vie en passant sur le boulevard de mes amours, de mes amitiés, le boulevard de toujours - il y a les voiles sombres sur mes jambes, la pluie qui s’abat, la jupe très courte, la peau à vif et sensible - il y a aussi le repli sur soi, la vie intérieure, la confiance en soi, et la solidité qui se conjugue avec la légèreté intense. Je souris, j’ai envie, je désire - je n’oublie pas de me tourner vers moi, de laisser le temps courir pour que tout s’apaise et que retombe la violence.

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Gin tonic.

mars 22, 2008 · 5 commentaires

Lorsque j’arrive et qu’il me reconnaît, il sourit, il semble heureux de ma présence, il a des mots doux. Et puis la soirée s’écoule, lente, sans grand intérêt, quelques rires, quelques cocktails - lui m’a oubliée. Il passe, ne me voit plus, et je ne me rends plus malade pour ça. Je comprends simplement, déçue et résignée, que les gens ne changent pas. Si la volonté de changement n’est pas la leur, elle n’existe pas. Trois années à se fréquenter, se croiser, de façon très aléatoire, souvent imprévue. Parfois ce n’était qu’un email, qui recevait une réponse un mois plus tard ; parfois c’était des nuits de pleurs, de cris et et de coups, qui se terminaient à le rassurer, petit garçon aux yeux mouillés conscient de sa médiocrité, en passant mes mains sur son visage, en le laissant se reposer contre moi. Tout était égal. L’attention, la tendresse, le dévouement. Ca ne comptait pas. Rien n’a jamais compté. Je cherche encore les raisons. Je cherche encore à expliquer pourquoi je me suis mise un jour en tête de le sauver. Pourquoi j’ai tant voulu le protéger de lui-même. On n’empêche personne de se détruire.

Il y a quelques jours, quelques semaines, il n’a presque pas remarqué ma présence. Je l’ai délaissé, j’ai préféré rire avec d’autres. Et puis entre deux rires et un gin tonic, parler de Descartes et de Spinoza. Dieu que j’aime ces garçons qui ont tout à m’apprendre aussi bien en philo qu’en rugby. Mais la déception était là, acceptée, connue par avance : il ne change pas. Il reproduit sans cesse, sans cesse, sans cesse les mêmes attitudes d’enfant égoïste, d’enfant fou, de type prêt à affronter la mort à chaque coin de rue. J’ai beau trouvé triste de devoir se confronter au corps de l’autre pour se sentir exister - je ne peux rien changer. Je dois accepter que le garçon auquel je tiens se détruise. Je dois accepter mon impuissance face à quelqu’un qui a dit : “Non, tu ne dois pas m’aider. Je refuse ton aide. Je n’ai pas besoin de ton aide, ni de celle de personne”. Alors je le regarde brûler sa vie, son ennui, son angoisse. Et je n’ai pas mon mot à dire.

Nous essayons de nous voir bientôt. C’est très compliqué quand cinq minutes au téléphone sont déjà l’occasion d’incompréhensions et d’affrontements. Je crois que nous ne savons pas communiquer. Je crois que je ne comprends rien à cette relation. Et puis parfois je me demande pourquoi je tiens encore à lui, pourquoi le dégoût et le mépris n’ont pas tout emporté, pourquoi même je m’attache à un garçon qui ne veut pas de moi. Eh bien je n’ai rien à lui reprocher. Je peux me reprocher ma cécité, ma passion, mon engouement disproportionné. Mais je regarde, je regarde ces six mois passés à nourrir seule une passion sans retour. J’ai beau chercher, je ne trouve aucun mensonge de sa part. Je ne me souviens que de son extraordinaire franchise, celle qui me blessait, celle qui m’endurcissait. “Est-ce que tu m’aimes ? - Non je ne t’aime pas. Je ne t’aime jamais. Être bien ensemble la nuit ne signifie rien de plus”. Oui mais les choses étaient claires, carrées, droites. Insupportables et douloureuses. Mais je ne pouvais pas formuler de reproche envers la sincérité que ce garçon me donnait. Aujourd’hui, c’est peut-être la chose la plus importante. Ne pas avoir menti sur nos sentiments. Avoir eu le courage de ne jamais laisser l’autre dans des illusions qui anéantissent. J’ai littéralement appris la désillusion. Mais j’ai surtout retenu l’honnêteté. Et il n’y a pas de transigeance possible sur cela.

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Le visage solaire.

mars 17, 2008 · 14 commentaires

Cette semaine j’ai élu domicile au Danton. A l’intérieur ou en terrasse, avec M. ou E. Croisant J. au hasard du quartier. Je bois des thés verts, je recommence à remplacer la nourriture le soir par des litres d’eau chaude qui me tiennent éveillée et accompagnent les moments d’écriture et de lecture. Dans les restaurants j’ai une faim de loup, j’ai avalé la semaine dernière des fajitas au poulet, avec riz mexicain et purée de haricots ; des tartines de chèvre et une soupe au potiron ; une formidable omelette campagnarde ; des orechietti au pesto et à la ricotta ; un petit déjeuner royal avec pain de seigle, confitures, et oeuf à la coque dans lequel j’ai pu tremper mes mouillettes beurrées ! Je n’ai pas la moindre idée de comment je peux avaler toutes ces choses, sans prendre le moindre gramme, mais je crois que je suis tellement investie en ce moment - dans mon travail, dans mes cours, dans l’écriture et les sorties théâtrales - que je dépense une énergie folle.

Dans les restaurants avec M. on rit tellement que je me sens revivre, je vois les fossettes réapparaître sur mon visage, et mes yeux brillent non plus de la fatigue fiévreuse mais de l’enthousiasme enfantin - la bobine lunaire remplacée par le visage serein et solaire. Maman dit que ma peau s’adoucit, et je prends le temps de traîner à l’Occitane pour respirer l’odeur des bougies au thé vert - et faire provision de crèmes sublimes. Je parle beaucoup, je confie la recette pas à pas du cheminement vers la confiance - tant de choses qui forment encore des mystères de la conscience à amadouer, des noeuds psychologiques à défaire en douceur… Je me nourris de la discussion, de l’expérience, des mots de J. et d’O, des articles de psychanalyse. Lorsque la psy m’a dit “d’accord pour que nous ne nous voyions qu’une fois par semaine, mais je veux que vous poursuiviez chaque jour la réflexion”, elle ne savait sans doute pas à quel point je m’engagerais. Je sens venir de sous la peau une force qui s’étend, qui donne le courage de faire face, même devant les souvenirs d’hypokhâgne que j’avais enterrés - j’apprends la confiance pleine, entière, en moi seulement et exclusivement, j’apprends à ne plus jamais avoir besoin de me voir au travers des yeux de celui qui m’aime - comprendre que se donner à l’autre, que faire reposer la confiance en soi sur le regard que l’autre nous porte, c’est aller droit vers l’autodestruction à chaque rupture.

Les mots secrets et intimes entre M. et moi, d’un jour à l’autre le passage de l’amour à la douleur à l’amertume au réconfort, si je veux bien faire confiance à quelques amies qui tiennent sur les doigts d’une main, elle en fait partie - et puis E. entre silences et confessions murmurées à la terrasse d’un café, comme si nous attendions l’explosion d’un feu d’artifices dans le ciel nocturne au dessus de la statue de Danton, me dit la confiance retrouvée, le désir d’aimer, l’envie de replonger dans une histoire - et moi par dessus ça je vois la contradiction brûlante, terrible, permanente - entre le souhait de l’autonomie intellectuelle et de l’absolue indépendance de mon corps dans le monde, et la nécessité irréductible de me donner entière, amoureuse et définitive à quelqu’un avec qui la relation se situera dans l’échange et la construction. Il y a quatre ans, c’était déjà la même rengaine, le terrible conflit insoluble entre l’autonomie et l’amour, entre la construction de soi et la construction de la relation à l’autre. L’issue se trouve peut-être dans le désamorçage de la contradiction - si plus simplement pouvaient se côtoyer ces deux nécessités - l’autonomie, la confiance en soi, et le don absolu qui est un acte délibéré d’engagement, mais qui ne met pas en jeu ce que je suis.

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Café Danton, soir de pluie.

mars 10, 2008 · Pas de commentaire

Il y a de ces repères tellement forts qu’ils sont comme ancrés dans la peau, aussi profonds que ceux de l’enfance - je retrouve Mathilde au Danton, premier jour de notre amitié, nos confidences autour d’un chocolat chaud, la pluie dehors - quatre années plus tard, le même serveur un peu dérangé, les thés verts ont remplacé les chocolats qui rattachent trop à l’enfance, et puis les regards amis, les rencontres qui ne relèvent presque plus du hasard mais simplement du fait que ces lieux sont devenus pour nous un seul et grand quartier où chaque visage est connu - Jérôme se lève, m’embrasse, me fait rire et me trouve bonne mine - j’ai dormi cinq heures la nuit dernière, travaillé huit heures aujourd’hui, mais sans doute j’ai les yeux qui brillent d’enthousiasme - et puis on parle très vite des prochains concerts, du nouveau livre, de New York et de la Californie trop désinvolte. Mathilde prononce les mots d’amour, je prononce ceux de la douleur, et un chemin se dessine entre nous deux, ce que chacune comprend de l’autre, ce que chacune sait - les mois, les années qui peuvent suivre une rupture, la folie de la passion, le don de soi immédiat, le coeur brûlé, les hommes petits garçons. Toujours il y aura ces sourires, ces mots doux, ce réconfort, toujours mes très belles amies, alliées de toujours et tout secours - plus tard dans le restaurant ma main tremble, ma main sans raison est agitée - médicaments, angoisse, je ne sais pas - et Mathilde pose sa main froide sur la mienne, elle la maintient contre la table, relève la tête et me sourit calmement. Ce n’est pas grave, les gestes de l’angoisse passeront. Après chaque moment passé avec Mathilde, j’ai le coeur froissé de la quitter, la laisser derrière moi, quand nous voudrions tout affronter à deux, tellement plus fortes, tellement indépendantes, tellement indifférentes, seulement conscientes de nous mêmes. Mais il faut continuer le cheminement de l’autonomie. Il faut trouver la même confiance à être seule.

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