Être confrontée à la colère sans savoir comment s’en extirper. Je ne supporte pas d’être le contenant, le support de la colère. Je n’aime pas ressentir la colère qui m’anime et me dépasse. Je ne la contrôle pas. Et puis je sais que la colère n’a pas d’issue, qu’elle n’apporte ni solution, ni soulagement. Si encore je me sentais mieux après le passage de la colère. Mais il ne reste que l’épuisement, la défaite, le sentiment d’inutilité.
J’ai trouvé la parade. Il faut que je sache pourquoi j’entre dans la colère. Non pas pour quelles raisons - les raisons de ma colère, je les connais, trahison, mensonges, manipulation, perversité - mais pourquoi je cède à la colère. Pourquoi je tombe vers cet état là. Il y aurait mille autres façons de réagir, de l’indifférence au mépris en passant par le dégoût - pourquoi est-ce que je succombe à la colère ? Lorsqu’elle s’amorce, je préfère désormais la questionner, l’interroger, l’analyser - la rapporter vers moi plutôt que la concentrer vers lui. Pourquoi la colère ? Pourquoi cette incapacité à évacuer le problème, à l’oublier, à en faire abstraction ? Chaque sentiment devient le moyen de se connaître. Chaque réaction peut être analysée et me faire comprendre plus de choses sur moi. Et cela me fascine. Et cela m’intéresse mille fois plus que la colère infernale, incontrôlable et stérile. Depuis je ne me mets plus en colère. Ou, si je sens la colère venir, je pense immédiatement à l’inutilité de la démarche, à d’autres façons de me sentir sereine, à ce qui réellement va me construire. On passe à autre chose et on coupe les ponts sous le coup de la colère - autrement, comment trouver le courage ? - mais on ne construit pas sur la colère. Il faut surtout, surtout, beaucoup d’indifférence. Il faut laisser derrière soi des situations qui ne peuvent pas être rejouées, si douloureuses qu’elles soient. Il faut avoir l’impression de rendre les armes. Le secret, c’est qu’on ne baisse nullement les bras : on devient seulement plus lointain, plus autonome, plus attaché à sa propre intégrité qu’à l’image que l’autre a voulu renvoyer de nous.


