Voilà, j’ai préparé de grandes tasses de thé vert pour écrire cette nuit. J’écoute les chansons de Jérôme dans le projet Werther or Stavroguine. C’est maintenant qu’il faut écrire, cette nuit, tout de suite. Il ne faut pas laisser trop de temps passer, il faut trouver le recul dès maintenant, prendre de la distance, sortir du point de vue unique et immédiat. Il faut écrire maintenant parce que j’y ai pensé beaucoup la journée entière, parce que les détails s’oublient trop vite, et parce que le texte court, sublime et éblouissant de Marina Tsétaïéva, Mon frère féminin, m’a mis des mots brûlants plein la bouche.
Alors voilà, la communication impossible. Lorsque nous sommes deux, lorsque nous suivons des interprétations différentes, lorsque nous sommes incapables d’entendre l’autre discours. N’être que deux et ne pas parvenir à se comprendre. Dire, écrire, multiplier les mots - ça ne sert à rien. Je ne comprends pas ce que tu dis. Tu ne comprends pas ce qui m’est arrivé. Tu ne sais pas ce qu’est une crise d’angoisse et ça ne s’explique pas. Depuis cinq mois je n’avais pas fait la moindre crise d’angoisse. La blessure vivace qui fait perdre pied, qui fait perdre raison. S’il suffisait d’écrire la crise d’angoisse pour la faire comprendre ; mais il faut la vivre pour savoir.
Il y a d’abord l’attente que je suis seule à créer. L’espoir que je fonde, parce que certains signes changent toute la situation. Je commence à croire que. Je laisse l’espoir s’installer, et le désir venir. Puisque j’ai cru que la situation changeait. Puisque soudain je me suis sentie autorisée à reconnaître que je tiens à toi, que je te désire, et que j’aimerais tellement plus. J’ai supposé qu’il fallait le dire à ce moment. Je voulais faire surgir ce que je cache. Oh l’inconscience de donner à voir ce qui est secret, profond, caché. La suite a été si violente. L’espoir tombe, l’espoir monté en quelques heures se défait, les fantasmes se déchirent - surgit le gouffre sans fond entre ce que j’ai attendu, et ce qui arrive, la vérité, la confrontation au ressenti de l’autre, et je me suis tellement trompée, une fois encore je me suis donnée et livrée pour être mieux blessée. Oh mais ce risque je devais bien le prendre, je devais provoquer le moment où l’un et l’autre se confrontent, où deux subjectivités se rencontrent. Mais de l’écart entre l’attente et la désillusion, surgissent l’incompréhension, la volonté de trouver des raisons, la douleur brute de ne pas être aimée. La crise d’angoisse est là, si proche, si prévisible. Le sentiment irraisonné d’être abandonnée, délaissée, rejetée. Si seulement j’avais confiance en moi, et dans les rencontres futures, si seulement j’acceptais qu’un garçon ne veuille pas s’engager auprès de moi. Sans chercher la moindre raison. Il n’y a pas de raison. Il n’y a rien à changer. Je pourrai être toujours plus souple, plus tolérante, plus douce - cela ne rendra pas les garçons amoureux. Inlassablement plaire, être désirée, être appréciée - mais l’engagement et la disponibilité n’existent pas envers moi. Je me persuade, je me répète, je me force à croire qu’il faut laisser le temps avancer. J’ai tellement peur, je ne sais pas comment c’est d’être aimée, je me tétanise dès que je ne suis pas celle.
Alors soudain la rupture, parce qu’il y avait aussi 30 heures de boulot, des nuits courtes et des repas oubliés derrière moi - la rupture toute entière, le corps ployé, recroquevillé contre ta poitrine, tes bras qui m’entourent, je ne pense plus qu’à ça, à la présence de quelqu’un, je sens venir la crise, les tremblements, les sanglots, les yeux trop gonflés pour se fermer, les longues heures blanches. La crispation se fait : ce soir je ne pourrai pas dormir seule. Ce soir quelqu’un doit me protéger de moi-même, me rassurer, me garder. Je ne pense plus qu’à cette idée. Je ne suis plus capable de voir une autre alternative. Rien ne saura me raisonner. En décembre devant ma mère, j’avais décidé un matin d’aller le voir à Paris. Ma mère avait refusé que je parte dans l’état où je me trouvais. Elle savait de façon si évidente - n’importe qui l’aurait su - que l’aller-retour serait inutile. Ma mère pleurait, j’étais à genoux sur le carrelage et je répétais : “Je veux y aller. Laisse moi y aller. Je veux y aller. Laisse moi y aller.” Je l’ai dit trente fois, cinquante fois, cent fois. Je ne regardais nulle part, je tendais seulement toutes mes forces vers cette phrase, vers cette idée qui habitait ma tête entière. Cette nuit de la même façon je n’ai plus pensé soudain qu’à la nuit devant moi, aux heures de solitude, aux pleurs non essuyés, à la tentation des cachets qui peut-être aurait ressurgi, et comme une folle je me suis mise à répéter que tu ne devais pas m’abandonner. Tout cet acharnement ridicule, qui provoque maintenant le dégoût de ce que je peux encore être, ces attitudes extrêmes, médiocres, ce chantage immonde que je manie si bien - oh le dégoût, mais que fallait-il faire une fois que la crise avait éclaté, une fois que l’angoisse me rongeait, une fois que je tremblais et que mes yeux brûlaient ? Je voulais seulement dormir. Et m’endormir c’était te savoir près de moi.
Je ne peux rien faire de plus que dire et répéter que la crise d’angoisse ne se maîtrise pas, ne se gère pas, ne se contrôle pas. Je m’y suis précipitée, poussée par mon désir immense pour toi. Je n’effacerai rien, je ne ferai pas disparaître les traces que laisse le spectacle abject d’une crise d’angoisse. Je travaillerai à nouveau sur l’angoisse et l’apaisement, je verrai ma psy jusqu’à ce que les crises ne puissent plus se produire.
Je me suis réveillée avec une fierté : celle de ne plus avoir aucun garçon dans la peau. J’avais accepté le refus. J’avais remballé mes sentiments sans en souffrir. Sans espérer davantage, sans m’acharner, sans me laisser bercer par l’illusion d’un non qui se transformerait en oui. Toute la journée, j’ai regretté la crise, j’ai été obsédée par l’idée d’avoir détruit une amitié à laquelle je tenais - mais je n’ai plus pensé à ton corps, au désir, à la possibilité d’une intimité - tout disparu. J’avais grandi au lendemain de la nuit. J’avais accepté un choix à l’encontre de mon désir. J’ai voulu dire ça, dire comme je détestais ma réaction de la nuit, dire comme détruire notre amitié était insupportable. Je ne pensais plus qu’à l’amitié. J’ai essayé de dire ça. Peut-être que ce n’était pas évident. Peut-être que tu m’en voulais de t’avoir conduit devant mes crises.
Lorsqu’on a dit, écrit, répété, lorsqu’on a cherché à faire comprendre, plusieurs fois, différemment, lorsqu’on a défendu son honnêteté et sa sincérité - et que la communication ne se fait toujours pas - alors il n’y a plus rien à tenter. Il ne reste qu’à faire confiance au temps qui apaise. Je ne voudrais pas que tu puisses te tromper sur mon seul espoir de retrouver ta confiance, ou sur ma capacité à respecter ton choix. Il faudrait me faire confiance - mais j’imagine que je ne suis plus fiable.
Ce soir je ne me suis pas effondrée. J’ai pu tout reprendre, tout repenser, tout écrire, sans pleurer une seule fois. Je suis calme. Je sais que le temps seul agira. J’aimerais que tu comprennes. Que tu me parles et me pardonnes. J’aimerais que tu me fasses confiance, que tu croies autant que moi en ce que j’ai appris de la thérapie, que tu me saches forte et déterminée derrière l’extrême fragilité. J’aimerais que la communication redevienne possible. Parce que l’amitié vaut cette peine.