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Entrée de janvier 2009

La déception.

janvier 28, 2009 · Un commentaire

Se cogner toujours contre les indifférences et les indélicatesses du quotidien. La plupart des gens ne remarque même pas le choc.

J’ai de l’intérêt et de l’attention pour certaines personnes. Sans doute beaucoup d’amour qui se déverse dans les relations que j’entretiens avec mes amis, mes alliés. Je prends soin d’eux, je me préoccupe de savoir s’ils vont bien. Je m’investis sans mesure auprès des personnes auxquelles je tiens. Mais j’oublie, encore, que ce don doit relever de la pure générosité, qu’aucune attente ne doit le suivre. Il faut pouvoir se confier aux gens sans attendre qu’en retour ils se confient. Il faut pouvoir se préoccuper de l’autre sans espérer le même intérêt réciproque. Je donne plus d’importance aux gens qu’ils ne m’en donnent. Je m’attache à eux comme ils ne s’attacheront jamais à moi. Je devrais savoir, pourtant, que je m’expose aux blessures, en oubliant que l’intensité n’est pas toujours égale et partagée.

Je me donne et m’investis pour cacher mes propres angoisses. A défaut de me préoccuper de moi, de mes projets, de mes désirs : je participe à la vie des autres. Je cherche des solutions pour les autres quand je ne suis pas capable d’en trouver pour moi. Je vis par procuration ce qui ne m’arrive pas, je partage les enthousiasmes des autres, ça cache un peu mon ennui, mes peurs.

Alors, lorsque je comprends que je me suis trop inquiétée, que je me suis trop investie, que j’ai voulu être trop présente : c’est comme une grande claque. Ca me remet à ma place, net, d’un seul coup. Je place la barre très haut, je suis exigeante, je réclame de l’intensité : lorsque l’autre semble moins proche, moins engagé, moins investi – c’est une blessure profonde. Lorsque je pense à quelqu’un qui ne pense pas à moi. Lorsque je m’inquiète pour quelqu’un qui ne pense pas à me raconter son bonheur. Lorsque je suis à côté de la plaque, lorsque je m’empêtre dans de grands sentiments sublimes, lorsque j’aime et qu’on ne m’aime pas : je hurle à l’intérieur.

Ce sont celles-là, les déceptions du quotidien. Les déceptions écrites par Jérôme, dans son Journal, ou dans L’Amoureux en lambeaux, qui fait écho à ce que je ressens de manière intime. Je ne parviens pas à lire L’Amoureux comme n’importe quel autre livre, je ne parviens pas à prendre la moindre distance : je suis, immédiatement, plongée dans les motifs de Jérôme, proche du caractère de Jérôme, rappelée au Journal que j’ai tellement lu certaines années. Je me souviens de tous les cafés partagés, des conversations sur la vie dégueulasse, des chansons de colère (“Un rien me blesse !”). Je sais parfaitement ce qu’est la déception. Je veux dire, l’amant qui me trompe, l’amie à quelques stations de métro qui oublie pendant une année de me donner un signe, la responsable qui ne défend pas ma place dans l’entreprise, le frère qui me crache son mépris : c’est la même déception. C’est accorder sa confiance, son amour, sa patience, à quelqu’un qui ne mesure pas l’importance qu’on lui accorde. C’est être présent pour quelqu’un qui est un peu absent. C’est donner à quelqu’un qui ne reçoit pas, qui manque de sensibilité, qui se désengage, qui recule quand j’avance. A quoi ça sert alors de donner de soi ? A quoi ça sert ?

Je ne voudrais plus me mettre en danger, je ne voudrais plus être blessée, je voudrais me tenir à distance. Je voudrais moins aimer. Je ne sais pas faire ça. Je peux seulement avoir conscience de la gratuité de tout l’amour que je donne, du non-retour, de l’inconscience des gens qui passent, qui filent, dans leur propre bonheur, dans leur vie. Je cherche leur regard lorsque je me tourne vers eux, je voudrais recevoir la même intensité que celle que je livre. Ca ne se passe pas comme ça. Ca déchire tout, le quotidien, comme ça, ça déchire tout, les gens sont décevants, les gens sont décevants.

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Je vous ai écrit une lettre.

janvier 20, 2009 · Laisser un commentaire

J’ai promis il y a un mois de revenir pour écrire. Je ne trouve pas le temps. Je n’ai plus le temps que demande l’écriture, et tout ce qui l’entoure : avant de me mettre à écrire, je dois être vide, être creuse, être le réceptacle de sensations, faire preuve de disponibilité. Je n’ai plus que très rarement le temps, l’énergie et l’état d’esprit qui permettraient l’écriture.

Ce n’est pas grave ; je me donne dans d’autres projets. Que je partage de façon quotidienne avec des personnes qui s’enthousiasment autant que moi. Finalement ce n’est pas l’écriture qui est essentielle : c’est ce qu’on donne de soi dans un projet, dans une idée, dans une direction. Lorsqu’on est étudiante, enfermée dans une chambre minuscule, ennuyée par des essais abscons qui mettent à l’honneur diégèse et métalepse, il y a toujours l’écriture. Les mots sont ce qu’il y a de plus naturel. Que fait-on le mieux lorsqu’on est suit la formation d’une hypokhâgne, lorsque l’école nous demande de cracher des pages de dissertation ? On prend une feuille, on pose quelques mots, c’est scolaire, c’est ridicule, c’est enfantin. Et puis on comprend que la matière textuelle peut se travailler autrement. Qu’on peut donner un sens différent aux mots. Qu’on peut changer l’ordre logique, bouleverser l’organisation des mots entre eux. Ces grands courants d’écriture, ces vagues de mots, ces flots de sonorités, qui encombrent la bouche, qui débordent, qui se répandent sur la page, qui couvrent la feuille. C’est Duras qui m’a donné un jour l’autorisation d’écrire : des mots simples, des phrases courtes – ça suffisait pour commencer, pour trouver une base, pour entrer sur le terrain de l’écriture.

Bon voilà alors j’ai fait ça très bien, beaucoup d’écriture, un nombre extraordinaire de carnets remplis, des mots apprivoisés, des sensations explorées, des corps, des femmes, des robes, des baisers, la sensualité des mots, la sensualité de la langue, la sensualité de la vie. Je suis allée très loin dans cette direction, je me suis enfermée parfois dans ce schéma – femme, fière et folle, grands yeux maquillés de khôl, cheveux longs, robes qui se soulèvent, baisers volés, lèvres rouges, talons aiguilles – j’ai aimé cultiver ces motifs. Je reviendrai un jour vers mes petites mythologies de jeune femme sensuelle, passionnée, triste, heureuse, épanouie. Ca ne me dérange pas de penser que l’écriture n’est présente que par moments, qu’elle vient, qu’elle s’éloigne. Un jour, je me retrouverai dans une grande maison calme et vide, une maison de campagne ou à quelques pas de la mer, et je rouvrirai certains carnets. J’aurai des feuilles blanches pour retrouver quelque chose, un courant, un flot, des mots comme des perles à assembler.

Je voulais écrire ce soir une lettre, une lettre qui donne quelques nouvelles ; je sais que je ne suis pas toute seule ici, que des personnes viennent régulièrement, lisent, relisent, attendent, s’inquiètent. S’il y a une seule chose à savoir, et c’est important parce que c’est exactement un an après la période la plus triste et la plus douloureuse au travers de laquelle j’aie dû passer : je vais bien. Je ne me sens pas sereine, ou apaisée, mais il y a quelque chose d’heureux chaque jour dans mon envie de vivre. Je ne pense plus jamais à la mort, à l’échappatoire, à l’issue de secours. J’avance, je n’ai pas de crainte démesurée, je n’ai rien pour me retenir, je prends plus de recul. Peu de choses sont extrêmement graves. Je me trouve jeune pour décider que ma vie est terminée, que les rencontres ne surviendront plus, que le meilleur n’existera plus. Le meilleur est toujours derrière. On ne saura jamais quel est de quoi il s’agit. Mais on sait quelles directions on veut prendre. Le but importe peu ; seul compte le chemin emprunté.

L’an dernier, j’ai commencé à travailler dans une entreprise qui m’a permis de participer à des projets riches et stimulants, de rencontrer des personnes extraordinairement gentilles (mes garçons, mes chéris, mes geeks adorés), de trouver des rails pour reprendre le train en marche. Se lever tôt, se coucher à une heure raisonnable, se défoncer pendant une dizaine d’heures. C’est épuisant, ça prend des forces, de l’énergie, le visage tombe en fin de journée, le regard s’enfonce, les joues se creusent. Mais c’est un cadre dont j’ai besoin. Qui m’apporte la stabilité et la régularité dont j’ai souvent manqué. J’essaie maintenant de trouver l’équilibre : s’investir dans un job, garder la retenue nécessaire pour développer tout autant la vie personnelle. Je suis un peu perdue parfois, comme toujours je me donne trop, je n’ai pas de limite, je me jette à corps perdu dans les heures de travail, je m’épuise jusqu’à m’effondrer – il faudrait savoir s’arrêter avant.

J’apprends cet équilibre. J’apprends à vivre mes passions en étant capable de les regarder de loin, de dire parfois : très bien, cette passion vécue, cette passion qui s’achève – et alors, quelle importance, je connaissais la fin, je ne croyais pas vivre une histoire éternelle. Je suis étonnée parfois par la distance que j’ai su prendre en amitié, avec ma famille. Je fais ce même travail dans l’environnement professionnel.

Mon boulot me rend heureuse et m’épanouit, j’en changerai bientôt, pour rejoindre une entreprise un peu différente – cette envie de découvrir, de multiplier les expériences, d’aller à la rencontre de personnes toujours plus nombreuses – je donne aussi un temps fou à Noroise, qui me le rend bien. Je ne parle pas de ses “crises”, de ses explosions de gaieté sur la carrière de sable gelé lorsque le thermomètre n’indique pas plus de zéro degré ; mais des moments où je me glisse près d’elle, bête immense allongée dans la paille, lorsque sa tête s’appuie sur mes genoux, lorsque nous restons très longtemps l’une près de l’autre à raconter des secrets. Mon amour, ma chérie, ma beauté violente.

Je vois toujours régulièrement ma psy. C’est bien, c’est utile, les avancées sont moins régulières, mais le travail se poursuit. J’ai beaucoup vu un kiné qui a défait les nœuds formés entre mes omoplates. J’ai promis de me (re)mettre au yoga : je n’y suis toujours pas allée, mais je ne perds pas espoir. J’attends encore quelques mois avant de chercher un bel et grand appartement, pour vivre entièrement seule, pour construire enfin le chez-moi que j’attends depuis longtemps.

What about boys ? Si peu de choses. J’adore radicalement C. mais c’est mon secret, je fais comme si plus rien n’existait, comme si nous étions revenus en terrain neutre, comme si je n’avais pas une envie écrasante de m’approcher de lui très près, jusqu’à ses lèvres, jusqu’à l’embrasser, jusqu’à le presser contre moi. Je fais semblant, je fais ça bien, et puis ça s’effacera un jour, ça s’en ira, lorsque, le prochain, un jour, le prochain nuage. La théorie des nuages. Un garçon chassera l’autre.

Finalement j’aurai peut-être l’envie de revenir demain. Ou pendant de prochaines vacances. Ce week-end je serai à Londres. Londres. Quelle histoire. Les merveilleux souvenirs, les souvenirs écœurants. Avec ma belle Eva nous irons sur le marché du dimanche matin près de Liverpool St, dans les cafés où l’on mange des cookies chauds, dans les musées, toiles de Rothko, passerelle de la Tate Modern, parcs du bord de la Tamise, oh tellement Londres, tellement cette ville qui grouille et qui s’agite.

Voilà, la lettre s’arrête, j’espère que vous allez bien.

A vite.

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