Quelques réflexes qui apparaîssent devant les relations qui me feront du mal ; peut-être que je développe enfin l’instinct de reconnaître les relations dangereuses.
J’essaie de retenir ma confiance, et surtout mon attachement aux personnes rencontrées, à peine connues. Je refuse de m’attacher tant que rien n’a été prouvé, tant qu’aucun signe d’engagement n’a été montré, en amour, aussi bien qu’en amitié. Je refuse de me lancer dans quelque chose qui finira peut-être par me faire du mal. Connaître le risque de perdre quelqu’un ne rend pas les choses plus simples pour moi ; il ne me suffit pas de prendre en compte ce risque pour garder toute distance utile, pour ne jamais me confier entière. Je veux bien essayer d’être prudente avant, de repousser le moment de la confiance, mais lorsqu’on décide qu’une amitié et qu’une estime existent, j’ai besoin de cette confiance pour avancer. Je ne construirai aucune amitié sans la base de la confiance. Et si la confiance est en sursis, si à chaque moment existe le risque de ne plus se parler, de la perte et de la disparition – alors je ne suis pas assez solide pour entrer dans cette relation.
Je cherche à connaître la suite parce que je ne veux pas m’engager à nouveau vers la douleur, parce que je ne veux pas risquer la perte. Je sais bien que je devrais surtout savoir accepter que les gens s’en aillent, qu’ils s’éloignent, qu’un jour sans plus d’explications – ils ne veuillent plus. Mais pas encore. Peut-être jamais. Je ne vois pas comment la confiance peut exister si tout peut s’arrêter si vite, presque du jour au lendemain. En amour, peut-être, parce que tout est plus fort, parce que la haine et le dégoût peuvent suivre de près l’amour fou. Mais l’amitié plus légère, plus stable, plus permanente, que vaut-elle si demain tu n’es plus là ? Si les mots échangés se perdent dans des souvenirs que tu ne partageras plus ? Pourquoi croire à la présence de quelqu’un dont on aurait besoin, un jour, une nuit, lorsque plus rien ne va, lorsque vient l’envie de rire d’aller au ciné et de boire des cafés – si je ne suis jamais sûre de te trouver ? Je ne sais pas penser la perte ou l’éloignement comme des réactions naturelles, je ne sais pas les intégrer dans mes grilles de lecture. Je suis hautement fidèle à l’amitié, je compte sur mes amis plus que sur n’importe qui d’autre, et c’est Jérôme qui le dit pour moi : “un rien me blesse”. C’est vrai que le moindre accroc me blesse, que je suis bousculée par les crises et les conflits, que je me reproche tout à moi-même lorsque la communication semble s’interrompre, se brouiller, devenir floue. J’ai peur du silence et de l’abandon de ceux qui m’entourent – et pourtant Dieu sait que je suis merveilleusement accompagnée -, j’ai peur de me lancer parce que je me connais par cœur, parce que ce sera à corps perdu, sans demi-mesure, parce que je serai entière, présente, loyale, sincère, généreuse. Sans restriction. Et si soudain – la perte, l’absence, l’abandon, l’espoir déçu, la confiance malmenée – je sais que je guéris mal de ça.
Mes réactions effraient, si disproportionnées, mon affection soudaine, ma peur immédiate de la perte – je voudrais effacer ça. Je voudrais laisser les choses venir, être seulement toujours prête face à la disparition, je voudrais ne pas prendre à cœur les distances imposées, ne pas toujours penser e mode définitif. Je voudrais avoir suffisamment confiance en moi pour ne pas craindre le désintérêt à mon égard. Je suis encore tellement une enfant.
Il ne s’agit sans doute pas de refuser la moindre tentative qui comporte un risque évident ; mais plutôt de ne pas attendre trop, de renoncer aux espoirs et au désir d’amitié, le désir comme projection d’une situation définie. Essayer, peut-être, surtout lorsqu’on a en face de soi quelqu’un de correct – c’est trop rare – de faire petit à petit confiance, sans que rien jamais ne soit total. Je crois que je veux essayer. Je ne dois plus avoir peur.



