C’est étrange cet anniversaire qui ne se prépare pas vraiment. Je suis seule dans la maison de pierre. Chaleur lourde et intenable la journée, fraîcheur nocturne qui pénètre derrière les murs dès lors qu’on ouvre la maison, une fois la nuit tombée. Je n’ai certainement pas envie de me retourner vers le mois de juillet de l’an dernier. Je suis capable d’avoir un regard plus lucide sur ce que l’été dernier a été ; mais pas ce soir, je ne veux pas regarder. Seulement penser à ce que je suis, aujourd’hui. Cette solitude qui ne pèse pas. Cette capacité à résoudre seule, à déverser les mots vers moi lorsque quelque chose s’emballe, plutôt que d’abreuver mes amis de douleurs qu’ils ne peuvent pas supporter à ma place. Cela rend plus forte, de ne pas chercher la consolation, l’oubli ou le réconfort auprès des alliés ; mais de chercher en soi les racines, d’expliquer la blessure, d’apaiser la douleur. Seule. Sans me couper de personne, je m’expose moins, j’apprends à ne me reposer que sur moi, à ne pas faire dépendre de la présence de l’autre mon sentiment d’être heureuse. Je veux être auprès de mes amis pour vivre, partager, apprendre, découvrir, et sans doute encore des thés, des cafés pour se consoler, pleurer et puis retrouver les rires, mais je ne peux pas leur demander la réponse qui apportera l’apaisement, le calme profond, la sérénité heureuse. Ceux qui émaillent ma libre trajectoire, ce sont les alliés, ceux qui peut-être même sans s’en rendre compte apportent des pierres solides, que je reprendrai, que j’utiliserai sur mon propre chemin – ce sont les phrases, les attentions de certains, ce sont les réflexions engagées presque de façon anodine, ce sont les images prises et gardées au hasard d’une conversation, d’un moment partagé.
Alors seule, sans encore ressentir le manque de la construction d’une relation à deux, j’avance doucement. Les rencontres, les soirées immenses dans Paris, les livres, tout m’occupe. Il y a ce coin du 4ème arrondissement que j’aime, entre les quais et la rue de Rivoli, entre Sully-Morland et le pont Marie (bien sûr) : la rue de l’Ave Maria, la rue du Figuier et la très belle bibliothèque Forney, la rue Charlemagne. Soudain Saint-Paul, les bancs au soleil, le cœur de Paris qui évoque le plus dans mon imaginaire l’histoire médiévale, la rue des Rosiers pour manger ashkénaze et la rue du Roi de Sicile pour rejoindre la Tartine. Je suis insupportable, je lance des œillades pas possibles au serveur. Je parle danse, littérature, escapades. Toute la journée dans Paris je crapahute en talons, la poussière du jardin des Tuileries avant d’aller voir les photos de Richard Avedon – j’aime la série des photos de l’Ouest américain -, je rencontre, je souris, j’écoute ce qu’on a à m’apprendre. Le jeune garçon qui me raccompagne la nuit jusqu’à la station de taxis, beau comme un cœur, tellement poseur qu’on aimerait le bousculer un peu pour lui faire perdre la belle assurance que donnent l’apparence parfaite, les bonnes manières, les formules polies – je veux savoir ce qu’il y a derrière.
Une autre nuit, pique-nique sur l’herbe, N. s’est souvenu que mon anniversaire approchait, il m’offre le Demian de Herman Hesse et je trouve ça vraiment très chouette, et même prometteur de la part d’un type qui cite Gatsby et Belle du seigneur parmi ses livres préférés (manque Dostoïevski pour atteindre ma triade des auteurs sublimes). Soudain on se retrouve sous la tour Eiffel, j’avais sans doute 7 ans la dernière fois qu’on m’y a traînée, et je trouve ça plutôt beau malgré les trombes d’eau qui commencent à tomber – la petite robe noire, mouillée, les pieds dans les sandales, rincés, les cheveux sous la pluie, emmêlés. A l’abri d’un stand de gaufres, je mange ma crêpe à la confiture de fraise – juillet, minuit, pluie, rien ne me paraît absurde -, c’est brûlant, la confiture tombe sur ma robe, coule sur mes doigts, j’avale ça comme une gamine affamée, je démontre mon incapacité à manger proprement, et cette insouciance-là, cette insouciance à être trempée, pas très présentable, à regarder les étoiles de la tour Eiffel, avec les mêmes yeux émerveillés que ceux des touristes, tout en mangeant une crêpe qui dégouline – c’est très rare pour moi, c’est très précisément à ce moment le sentiment de liberté, c’est courir sous la pluie dans les jardins du Trocadero, et monter deux à deux les marches qui glissent, c’est être strictement indifférente à ce que je parais, à cette image que je renvoie, à ce que n’importe quel inconnu croisé pensera.
Aujourd’hui, j’ai 23 ans.



3 réponses jusqu'à présent ↓
Marion // juillet 27, 2008 à 5:21 |
C’était drôle la confiture de fraise, la pluie, les photos de la Tour Eiffel comme des touristes. C’est beau l’insouciance, surtout quand on vieillit… bon anniversaire!
luc // juillet 27, 2008 à 10:35 |
Un peu au hasard, j’ai trouve ton blog… j’aime ton ecriture, ta maniere de decrire les couleurs autour de toi, tes emotions, tes passions… et puis le calme revenu…
bon anniversaire
l
aglae // juillet 28, 2008 à 11:24 |
merci pour l’anniversaire, et je suis toujours heureuse que les couleurs de mes textes résonnent chez d’autres.