Il est là mon danger, mon garçon doux et dragueur, ma tentation, mon plaisir secret. Il est là devant moi et je dois jouer l’indifférente. J’aime ses pulls qui sont faits pour qu’on s’y glisse, j’aime ses jeans tombant, j’aime son énergie magnétique, j’aime marcher près de lui - rires, mouvements, flottement l’un près de l’autre - il me raconte l’Aveyron et entre deux jeux de mots les paroles graves murmurées, l’air de rien, comme si on ne parlait pas de ça, comme si les quelques mots prononcés n’appelaient pas immédiatement le souvenir et l’expérience de la dépression - mais vite, chasser cette atmosphère, chercher les parades à la mélancolie, vouloir lire les sourires sur son visage, et si près l’un de l’autre, affalés comme deux bons amis, partageant sandwiches et bière (non, en fait, je n’aime définitivement pas la bière) - surtout partageant l’explosion extraordinaire des mélodies de Portishead, de la voix de Beth Gibbons, des images filmées et projetées sur les écrans géants. Paroles de l’angoisse, de la tristesse et de la noirceur, et pourtant l’apaisement surgit de la musique épurée, groove ultrapuissant pour insuffler la rythmique, disques scratchés, mélodies limpides de la basse, l’ether de la voix de Beth Gibbons qui s’isole du public et s’échappe au travers de l’espace musical. Serrés si près, l’intimité de s’être déjà connus, la distance respectée - non je ne saisirai pas sa main, non je ne brûlerai pas ses lèvres - je resterai même droite pour ne pas m’appuyer contre lui. Nous sommes deux bons camarades, deux alliés, deux joueurs de l’amour, mais pour une fois nous avons respecté les règles fixées. Aujourd’hui je sais qu’il ne trichera pas. J’ai encore le goût du thé douloureux bu “chez Pauline” dans la gorge, j’ai encore l’image de son regard fuyant lorsqu’on essayait de se montrer sincères - le mien de regard se perdait entre les tables du café, revenait gonflé de larmes, souriait autant que je le pouvais et que je l’y avais habitué - et puis cette attitude lâche, médiocre, cette attitude qui me révoltait, pourtant Dieu merci nous nous arrêtions avant le pire, avant l’illusion, avant le mensonge, mais comme j’aurais aimé le voir s’acharner, comme j’aurais souhaité la ténacité, la confiance et le courage. Sans se blesser, sans s’attacher, sans se faire du mal - avant toute chose, avant le moindre sentiment, avant le moindre manque - il faut se séparer, tenir à distance le risque, se protéger, toujours devenir plus solide. Son attitude je la condamne, ses arguments qui ne nous laissent pas la moindre chance je les méprise ; il y a une fuite, il y a une incapacité à assumer l’attaque frontale extraordinairement violente de la nuit hors du temps, la nuit dont tout le monde se souvient, la nuit où nous parlions Japon, Crète, Gustave Moreau et Pieyre de Mandiargues. Oh et puis je ne veux ni me mettre en colère, ni résister - je veux le laisser filer, et peut-être l’écouter et le croire quand il dit qu’un autre saura être plus présent. Mon danger perd pied, mon danger ne semble plus être là pour lui, comment le serait-il pour moi, mon danger loin de Paris pour reprendre des forces, mon danger dont j’admire la passion des rythmes et des sons - plus tard dans les couloirs du métro, il danse, m’écarte, me rattrape, véritable artiste de la diversion, et ces sourires qu’il me met sur le visage, mon danger dont les gestes évoquent à coup sûr Denis Lavant, mon danger qui vit la musique en permanence dans la peau et qui m’y plonge, je souriais tellement en rentrant et en murmurant, répétant doucement les paroles de Beth Gibbons : “Sin, slave of sensation”.
Slave of sensation.
mai 8, 2008 · Pas de commentaire
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