D’abord ils séparent la foule en deux parties de chaque côté du hall. La place est faite pour que surgisse comme un diable le jeune garçon blond réfugié derrière sa capuche. Du plafond, là où on ne l’attend pas, il enjambe la rambarde et bondit. Prend son appui et franchit le bar, d’un côté, de l’autre, le corps élastique, tous ses muscles tendus, pas un instant il ne reste immobile, mais rebondit contre les murs, utilise l’espace pour repartir, entretenir le mouvement d’une balle lancée de toutes forces et qui se cognerait à chaque paroi, mais sans jamais s’arrêter. Il disparaît. Soudain le revoilà, il grimpe sur un comptoir, attrape la balustrade, il est à nouveau suspendu. Puis se laisse tomber au sol, entre les deux foules. C’est ainsi que commence l’expérience que les comédiens du Kretakor proposent ce soir.
Dehors à l’arrière du théâtre, nous attendons sur le trottoir. De l’autre côté de la ligne de tram, un type tient un écriteau “l’éphémère”. Et puis on attend, on discute, on allume des cigarettes, on guette la surprise. Soudain le tram arrive, passe devant nous : chaque passager tient une balle de tennis avec un smiley dessiné dessus et tourné vers nous. Ca file la pêche. On revient s’installer dans la cuisine - les coulisses de la MC93 transformées en cuisine par les comédiens d’Árpád Schilling. Debout, silence, attente. Un des comédiens m’attrape par la main, demande si je parle français, et m’emmène. Dans les loges, il me tend un lecteur mp3, un casque et m’abandonne. Je suis les instructions de la voix féminine. J’ouvre une porte. Je tire un rideau. Plongée dans le noir le plus obscur, je tâtonne pour soulever un autre rideau. Des techniciens qui ne parlent pas français m’entraînent à leur suite, me font descendre un escalier et je plonge dans les entrailles de la scène - sous le plancher, labyrinthe de colonnes et matériel de théâtre, encore des marches et une porte - je tombe sur un jeune homme français. Il m’attend et me surveille jusqu’au point final, surveille que je ne tombe pas en passant trop près du vide. La voix me demande de me coucher. Evidemment je porte une robe-pull qui remonte sur mes cuisses, des collants et une paire de talons. Je m’allonge sur le ventre, il y a une couverture et un oreiller. Je ne sais pas du tout dans quelle partie du théâtre je me trouve. Le garçon se tient debout derrière moi, vue plongeante sur mes cuisses et mon dos, c’est l’angoisse. Je suis allongée la tête posée sur mes bras croisés, devant moi il y a une petite porte en bois qui ressemble à l’entrée d’une maison de souris. Je soulève le fil de fer qui sert de loquet. J’ouvre la porte en bois. Au même moment, quelqu’un ouvre la porte opposée : nos yeux se rencontrent, nos visages sont face à face et nous comprenons que nous avons été deux à nous promener dans le théâtre, suivant la voix des écouteurs. Deux à nous regarder, à nous dévisager, à nous sourire. On parle un peu, on se présente, tout ça à travers un trou de souris. Dans la cavité justement on aperçoit deux petites caméras. Un micro. Nous sommes filmés. Enregistrés. Et bien évidemment projetés sur grand écran devant le public resté dans la grande salle. Au loin on les entend rire de notre surprise. On commente tout à voix haute et nos doutes passent aussitôt sur un écran devant d’autres spectateurs tout aussi bluffés. Ca devient follement drôle d’être au spectacle d’Árpád Schilling. Lorsque je peux enfin me relever et rejoindre les autres, je souris au garçon qui veillait sur moi. Je dis :
“La prochaine fois évitez de prendre une fille en jupe, c’était pas très pratique”
“- Oui mais pour moi c’était plutôt agréable. Enfin oui d’accord c’est vrai que c’est pas confortable pour vous.”
Et on en rit. Toute la soirée de cette façon, les surprises et les moments où le sourire se greffe sur le visage abondent. Si l’expérience est moins réussie à la fin, si tout ça semble finalement un peu léger et très (trop ?) éloigné de ce qu’on peut entendre dans l’art du théâtre, même de façon très large, l’expérience est quand même positive. Là, pas de notion de représentation, il n’y a pas de fin puisqu’on se retrouve tous dehors à boire un verre de vin immonde en respectant les murs dessinés sur le sol d’une maison imaginaire, aucun acteur ne salue, le metteur en scène n’annonce pas la fin. Les gens rient et chantent - certains sont partis devant une “performance” si étrange. Pas toujours passionnante. Les lycéens chantent “Happy day” qu’un des comédiens hongrois accompagne à la guitare. Je demande à l’un d’eux de m’emmener dans les loges pour reprendre mes affaires laissées. Je vais à sa suite, il me parle, demande mes impressions et soudain : s’arrête, se tourne vers moi, tend sa main et dit “Je m’appelle Marc”. Il était au Conservatoire et sur un atelier a été repéré par Árpád Schilling - il a rejoint la troupe du Kretakor à Budapest. Ses expériences théâtrales retrouvées quelque part sur internet sont éloquentes. Dans les loges sans mettre la lumière on tâtonne jusqu’à retrouver mon pull et mon sac. Il me raconte un peu son parcours, l’atelier sur Hamlet, les journées de présentation du Conservatoire, le départ pour le pays du Danube. Dehors il fait bon et on serait prêts sans doute à passer la nuit dehors. Il y a un jeune lycéen de Louise Michel qui nous rejoint, il a un groupe de rap, il en parle, et spontanément la troupe lui propose “et si tu venais chanter ton rap pendant un de nos spectacles ?”. Abdou a un sourire qui éclaire son visage. Des comédiens viennent de lui proposer d’assurer la bande son de leur performance, dans le théâtre de son quartier. Il rougirait bien. Il dit qu’il appellera ses copains, pour faire venir du monde. Il dit qu’ils seront trois ou quatre, demain, 16h30, pour tout mettre en place. Tout le monde rit, personne ne se demande un instant ce que ses textes peuvent raconter, il y a une telle énergie et un tel enthousiasme à travers ce gosse qu’on lui fait immédiatement confiance, on lui donne la scène, on lui offre un public, on lui laisse une chance. Il faut partir, P. m’attend, je dis au revoir à Marc, et puis au jeune homme qui trouvait agréable de me voir allongée dans ma robe, j’aimerais revenir demain pour voir Abdou et les nouvelles trouvailles d’Árpád, je pars déçue de les abandonner, de ne pas les revoir, avec eux j’aurais passé la nuit entière, j’aurais parlé théâtre humour et Europe de l’Est, à coups de vodka. Surtout j’aurais aimé y être avec un garçon qui aurait tout apprécié de ce rythme et de cette énergie dynamique.
Je l’écris : tu m’as manqué ce soir. Heureusement tu ne me lis pas.