Cette semaine j’ai élu domicile au Danton. A l’intérieur ou en terrasse, avec M. ou E. Croisant J. au hasard du quartier. Je bois des thés verts, je recommence à remplacer la nourriture le soir par des litres d’eau chaude qui me tiennent éveillée et accompagnent les moments d’écriture et de lecture. Dans les restaurants j’ai une faim de loup, j’ai avalé la semaine dernière des fajitas au poulet, avec riz mexicain et purée de haricots ; des tartines de chèvre et une soupe au potiron ; une formidable omelette campagnarde ; des orechietti au pesto et à la ricotta ; un petit déjeuner royal avec pain de seigle, confitures, et oeuf à la coque dans lequel j’ai pu tremper mes mouillettes beurrées ! Je n’ai pas la moindre idée de comment je peux avaler toutes ces choses, sans prendre le moindre gramme, mais je crois que je suis tellement investie en ce moment - dans mon travail, dans mes cours, dans l’écriture et les sorties théâtrales - que je dépense une énergie folle.
Dans les restaurants avec M. on rit tellement que je me sens revivre, je vois les fossettes réapparaître sur mon visage, et mes yeux brillent non plus de la fatigue fiévreuse mais de l’enthousiasme enfantin - la bobine lunaire remplacée par le visage serein et solaire. Maman dit que ma peau s’adoucit, et je prends le temps de traîner à l’Occitane pour respirer l’odeur des bougies au thé vert - et faire provision de crèmes sublimes. Je parle beaucoup, je confie la recette pas à pas du cheminement vers la confiance - tant de choses qui forment encore des mystères de la conscience à amadouer, des noeuds psychologiques à défaire en douceur… Je me nourris de la discussion, de l’expérience, des mots de J. et d’O, des articles de psychanalyse. Lorsque la psy m’a dit “d’accord pour que nous ne nous voyions qu’une fois par semaine, mais je veux que vous poursuiviez chaque jour la réflexion”, elle ne savait sans doute pas à quel point je m’engagerais. Je sens venir de sous la peau une force qui s’étend, qui donne le courage de faire face, même devant les souvenirs d’hypokhâgne que j’avais enterrés - j’apprends la confiance pleine, entière, en moi seulement et exclusivement, j’apprends à ne plus jamais avoir besoin de me voir au travers des yeux de celui qui m’aime - comprendre que se donner à l’autre, que faire reposer la confiance en soi sur le regard que l’autre nous porte, c’est aller droit vers l’autodestruction à chaque rupture.
Les mots secrets et intimes entre M. et moi, d’un jour à l’autre le passage de l’amour à la douleur à l’amertume au réconfort, si je veux bien faire confiance à quelques amies qui tiennent sur les doigts d’une main, elle en fait partie - et puis E. entre silences et confessions murmurées à la terrasse d’un café, comme si nous attendions l’explosion d’un feu d’artifices dans le ciel nocturne au dessus de la statue de Danton, me dit la confiance retrouvée, le désir d’aimer, l’envie de replonger dans une histoire - et moi par dessus ça je vois la contradiction brûlante, terrible, permanente - entre le souhait de l’autonomie intellectuelle et de l’absolue indépendance de mon corps dans le monde, et la nécessité irréductible de me donner entière, amoureuse et définitive à quelqu’un avec qui la relation se situera dans l’échange et la construction. Il y a quatre ans, c’était déjà la même rengaine, le terrible conflit insoluble entre l’autonomie et l’amour, entre la construction de soi et la construction de la relation à l’autre. L’issue se trouve peut-être dans le désamorçage de la contradiction - si plus simplement pouvaient se côtoyer ces deux nécessités - l’autonomie, la confiance en soi, et le don absolu qui est un acte délibéré d’engagement, mais qui ne met pas en jeu ce que je suis.



14 réponses so far ↓
reinedespommes // mars 17, 2008 à 11:50
Bravo ! vous avez tout compris !
C’est exactement en étant dépendant de l’autre que la noyade est assurée !
Alors un conseil : apprenez déjà à être heureuse seule, vous construirez alors sur des bases solides, une jolie histoire, si tant est que l’autre sache le faire de son côté !
Car pour bien construire, il faut être en phase.
Je pense qu’on peut être autonome et amoureux(se), en ne faisant pas don de soi mais uniquement de son amour.
Bonne chance ! la construction a pris un joli chemin !
Pomme
Norkhat // mars 17, 2008 à 3:49
that’s some damn fine piece of news aglae,
keep it up !
ça me remonte le moral après une nuit au poste !
je suis, le croirais-tu, inculpé par la maréchaussée pour “attentat à la pieuvre”
les pochoirs n’ont pas eu le goût de leur plaire.
Ca fera peut être joli sur certains c.v. !
reinedespommes // mars 17, 2008 à 7:11
oupssss ! nouveau type d’inculpation ??? qu’as tu donc fait avec une pieuvre pour énerver la maréchaussée ?!
Norkhat // mars 17, 2008 à 8:26
et bien… mais des pochoirs de bonne taille !
rue d’argout…
peut être que si je cache pudiquement ces pieuvres d’un voile de peinture la justice épargnera ma misérable personne.
reinedespommes // mars 17, 2008 à 9:18
M’enfin quelle idée ! rue d’argout en plus …. non non non, y’a mieux pour s’amuser, crois moi !
Norkhat // mars 18, 2008 à 12:16
rester chez soi, lire “Pamela or Virtue Rewarded”, je n’en doute pas.
La rue d’Argout, un peu douteuse à mon goût possédait néanmoins des murs qui murmuraient : “illustre moi”.
Et la ville murmurait, “traverse moi, joue avec moi”,
et la police : “suivez moi jusqu’à chez moi”.
Cependant, avec le printemps qui vient,
je doute que l’on puisse empêcher des images et des poèmes de fleurir sur les murs de paris.
Dégradation de quoi ? du gris ?
Sur la route d’une âme à l’aventure, un pochoir c’est un clin d’oeil, un sourire, une nouvelle perspective, le début d’une pensée, le miroir des coïncidences qui dansent.
Puisse-tu, Aglae, puiser dans ces petits magiques-circonstanciels la force d’une ville habitée par les lézards de l’art lors de ta prochaine pérégrination !
O. // mars 18, 2008 à 2:12
vraiment ravie de lire ça -
et hâte de te voir vite !
O.
reinedespommes // mars 18, 2008 à 6:31
Ecoute, perso, je trouve l’idée géniale, mais perso, parce que les autres semblent avoir moins d’humour, en effet !
Tu aurais peut être du choisir … sais pas, des coeurs ? va voir le lien sur mon blog qui s’appelle “Emma Je t’aime”, tu verras que certains ont fait pire, et ont même pas dormi au poste ! Question de couleur peut être … ou de taille … t’as pas demandé ? tsss
Euh, sinon, si c’est pour rester chez soi, à cogiter, je suis d’accord, c’était plus drôle. Et pis, ptêt qu’au poste, y’avait ? non ? même pas ? pffff
Belle journée !
Pomme
aglae // mars 18, 2008 à 10:26
j’adore cette discussion sur les pochoirs-pieuvres rue d’Argout - est-ce que je pourrai au moins les admirer ces pieuvres géantes et multicolores, ou bien t’ont-ils arrêté avant que tu ne commettes ton méfait artistique ??
je trouve surtout rigolo que ce blog devienne le lieu de tels échanges !!
en tout cas la prochaine fois que j’irai au sentier des halles ou traîner vers la rue montorgueil, je penserai à faie un détour par la rue d’argout…
Norkhat // mars 18, 2008 à 5:33
au poste il y avait un carton qui s’appelait “archives ivresses” et d’aucun disent qu’il renfermait tous les plaisirs du monde, mais il fallait passer devant les recharge-tazer et je crois qu’il ne nous auraient pas laissé passer.
reine des pommes j’espère ne pas avoir été sans humour, j’avoue que j’avais un peu pris la mouche, mais après des heures en galantes compagnie monochrome j’étais un peu sur les nerfs.
Aglae, le printemps des poètes était tout simplement merveilleux, il y avait une grande exposition de dessins et collage
l’hommage à Desnos fut riche en couleur
théoriquement on fait un dvd, et je t’en reserve une copie, la poésie long-courrier !
Norkhat // mars 18, 2008 à 5:36
pour la rue d’Argout il reste quelques pochoirs
on a enlevé à l’acétone ceux sur une parfumerie
(dans deux cadres blancs bien trop tentant)
(mais mieux vaut éviter des poursuites)
mais sur un mur de façade tout déglingué
il y a une femme par oscar
et ma pieuvre
juste à coté du bar “la jungle”
or j’ai promis à l’officier d’enlever “toutes les pieuvres”… je ne sais pas comment operer, le mur était très irrégulier j’aurais plutot fait de le tailler à la masse…
en plus cela rend très bien… je ne sais pas quoi faire !
en même temps, enlever une pieuvre ça sonne un peu comme un kidnapping…
Norkhat // mars 18, 2008 à 5:37
et c’est vrai… chaque message de la blogosphère devient son propre forum à réaction versatile.
donne un mur au gens… il le recouvriront de signes !
reinedespommes // mars 18, 2008 à 8:36
Norkhat, pas de soucis, j’ai beaucoup ri !!!!! je trouve dommage d’effacer des oeuvres d’art personnellement … bon courage ! ça va te fendre le coeur, prépare toi avant de leur dire adieu !
Amour « All eyes on you and more // mars 24, 2008 à 12:23
[...] était en couple, que c’etait la le secret du bonheur. Mais comme l’ecrit si justement Aglaee, faire dependre son bonheur de la relation avec l’Autre, c’est aller droit vers [...]
Apporter un Commentaire