Le mois dernier, à New York, j’étais seule dans la ville immense et l’éloignement, le voyage et le dépaysement me soignaient. A l’intérieur j’étais sans doute assez peu apaisée ; mais j’étais redevenue suffisamment disponible pour m’ouvrir vers l’extérieur et l’inconnu. Pendant quelques jours, ne laisser me pénétrer que les sensations nouvelles : immensité, hauteur, perte au travers de la ville, abrutissement à force de marcher, curiosité, émerveillement, lumière à travers les yeux et froid au visage. Dans la tempête de neige avec Guillermo nous avons traversé tout le Village pour aller manger des pizzas gargantuesques. Au retour dans une boutique d’affiches, j’ai trouvé des photographies du Mépris qui sont accrochées aujourd’hui sur les murs blancs de ma chambre, des affiches de Bullitt et celle de Lolita, version Kubrick 1962. Le vendeur avait un accent de Brooklyn que je comprenais intuitivement ; d’origines marocaine et brésilienne, il nous racontait Casablanca et la maison de la famille – “mon frère, je te laisse les clés, tu emmènes ta fiancée” – , Rio et le portugais. On a traduit nos trois prénoms en français, en espagnol et en portugais.
Des rencontres aussi fabuleuses il y en a eu souvent à New York : Mounir et Thilo m’ont fait visiter Columbia, ses immenses bibliothèques qui reproduisent les temples grecs et se réclament de Socrate et Platon, le bâtiment associatif d’un luxe que ne connaît aucune université française. Avec P. je me suis confiée, j’ai trouvé une alliée – je crois – et autour d’un thé, d’oeufs et de saumon j’ai été un peu rassurée, je doutais moins de ma folie. Marcher dans la ville pour avancer, faire défiler le temps, mettre de la distance entre le passé et moi.
Dans Central Park il n’y avait plus de neige, mais partout des fous de jogging et des dog-sitters, j’ai voulu en sortant du Met traverser le parc de long en large, presque en ligne droite – je me suis totalement perdue, j’ai mis une heure à finalement arriver de l’autre côté, et je crois que ça m’amusait beaucoup. Art moderne et contemporain à la folie, ça ennuie mes parents, ça passionne ma soeur et moi – du MOMA au Guggenheim en passant par l’International Center of Photography. J’adore les restaurants aux Etats-Unis, puisqu’en quelques jours j’aurai mangé hongrois, japonais, mexicain, italien. Jour ou nuit, je me suis sentie revivre, depuis quand est-ce que je n’avais pas senti ça ? Très brièvement à Londres, quelques semaines auparavant, et sans doute avec Noroise. Autrement, la peau, le corps, la confrontation violente au monde, c’était quand ? Je me réveille aujourd’hui. J’ai passé un long moment en retrait, ou en hibernation. Pendant six mois, je n’ai pas vécu. Et qui n’est pas passé à travers ça ne saura jamais à quel point on peut soi-même refuser la vie, se tenir en dehors de sa propre vie. Je n’ai plus envie d’en parler, plus en ce moment, je me sens redevenir heureuse. Mais bientôt je repenserai à la dépression, j’aurai la force de regarder cette aberration en face : nier la vie parce qu’un garçon m’avait niée. Ecrit comme ça, ça semble inacceptable, inconcevable ? A moi aussi. Aujourd’hui. Il y a quelques mois, j’avais mis ma vie entre ses mains et il avait serré. Serré, broyé, compressé, vidé.
J’ai repris vie à New York, mes poumons se sont regonflés, et j’ai souvent ri autour de cafés, dans les musées, avec des étrangers. J’ai traîné mon corps trop fin dans les boutiques de fringues et j’ai joué à la fille : acheté des robes, essayé des trucs que je n’aurais jamais portés, enfilé des lunettes de soleil à la Britney Spears. M’autoriser à être légère, à m’occuper de moi, à me regarder : femme, seule, indépendante, libre, heureuse.
On se relève. On reprend vie. On s’enfuit et puis :
la vie.



